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Comment savoir… qui gouverne dans le cerveau?

comment savoir…

qui gouverne dans le cerveau?

Le cerveau est une machinerie d’une complexité ahurissante. Ses différents territoires forment une équipe aux compétences très variées. Caractéristique intéressante: lorsqu’il s’agit de prendre des décisions: le pilote de l’équipe change selon les circonstances. Deux questions surgissent alors: qui prend le lead et à quoi ça sert de le savoir?

Quelle partie ou plutôt quel territoire cérébral prend la barre au moment de prendre une décision? Pour l’immense majorité d’entre nous, cette question est purement théorique car lorsque le cerveau nous parle par le biais de notre voix intérieure, il nous est impossible de différencier quoi que ce soit. Alors quel est l’intérêt de se la poser?

Tout simplement parce que selon le territoire cérébral au gouvernail, la décision prise ne sera sans doute pas la même et n’aura pas les mêmes conséquences. Un exemple tout simple: celui des plongeurs confrontés à un requin. Plusieurs plongeurs, dont François Sarano (1), ont démontré que rester calme diminue très considérablement le risque d’attaque. On sait par contre que les réflexes de peur attisent l’instinct de prédateur du requin. Schématiquement, deux territoires distincts du cerveau sont ici à l’œuvre avec deux comportements différenciés : le calme et la peur. Petit tour d’horizon des quatre territoires liés à la prise de décision (2).

Reptilien: survie et stress

Le premier évoqué est le territoire reptilien, le plus rudimentaire. Il gère les fonctions vitales comme la faim, la soif, se défendre, se reproduire. C’est également ce territoire qui gère notre survie. Face à notre requin blanc, si nous sommes en plongée, il nous dicte une chose: prendre la poudre d’escampette le plus vite possible. S’il est possible de partiellement l’inhiber, il est extrêmement difficile de résister à ces injonctions. Lorsqu’il est au calme, le reptilien laisse le leadership aux autres territoires. Par contre, il prend les commandes lorsqu’on éprouve de la peur, de la colère ou de l’abattement. On le devine, une décision prise sous l’emprise de l’une de ces émotions a peu de chance d’être optimale.

Paléolimbique: les rapports de force

Le deuxième territoire est le paléolimbique. Cette partie du cerveau gère les relations au sein du groupe et plus particulièrement les rapports de force (voir nos articles précédents). Son objectif: stabiliser une hiérarchie au sein du groupe. Capable de gérer les rapports de force, ce territoire ne verse cependant pas dans la subtilité: «je domine ou je m’écrase!» serait son leitmotiv. Prenons un autre exemple: un chef de projet travaille avec différents collaborateurs dans un ensemble où les zones de compétences et de prise de décision sont bien réparties. Imaginons qu’un nouveau venu, convaincu qu’il peut apporter de bonnes idées, mette le souk dans ce bel ordonnancement en faisant fi de l’ordre établi. Une personnalité un rien dominante pourrait interpréter ce comportement comme une intrusion et sentir sa position au sein du groupe menacée. Si elle laisse ce territoire s’exprimer, son comportement sera plus que probablement un recadrage du genre: «c’est qui le boss ici?». Ni subtil, ni constructif. Il installera le nouveau collaborateur dans un rapport de force susceptible d’inhiber sa capacité à faire des propositions, car ce dernier fera probablement une association entre «j’amène des idées et je me fais solidement recadrer…».

Néolimbique et valeurs

La troisième zone, les territoires néolimbiques, a pour fonction de gérer le connu et le simple, les choses pour lesquelles une recette existe et fonctionne. Ces territoires actifs dès avant la naissance enregistrent le vécu émotionnel des individus qu’il soit lié à un plaisir ou à un déplaisir. Ce qui nous amène à préférer ce qui nous a fait plaisir ou ce qui a déjà fonctionné. C’est aussi le territoire qui réagit le plus aux valeurs. C’est donc là que vont se forger les préférences émotionnelles et les jugements. Selon le neuroscientifique Antonio Damasio, les territoires néolimbiques sont aussi le noyau de la conscience. Ce qui en fait le candidat privilégié à la prise de commande lorsqu’on est calme. Mais il est gouverné par les valeurs, le plaisir et le court terme et réagit en fonction.

Un préfrontal inconscient

Le dernier territoire est le néocortex préfrontal. Situé juste derrière le front, ce territoire dispose d’un immense avantage: il a accès à tous les autres territoires qui le nourrissent d’informations en permanence. Il est aussi le siège des fonctions supérieures : l’anticipation, l’imagination, la régulation des émotions, l’attention, la flexibilité mentale et la capacité d’autodétermination! Son importance se confirme lorsqu’on sait qu’une lobotomie (3), vous transforme en un être asocial, incapable de flexibilité et dénué de capacités d’adaptation. La personne perd sa capacité à percevoir finement les relations entre les êtres humains, à deviner ce qui pourrait se passer chez autrui, à faire preuve de tact, de générosité. Fondamental pour l’homme, il est par contre essentiellement de nature inconsciente et a donc peu de chance de prendre systématiquement les commandes dans les situations qui requièrent ses compétences. Pourtant, il peut être très intéressant de lui laisser la place de s’exprimer. C’est ce que nous verrons dans notre prochain article, où nous évoquerons les modes mentaux automatique et adaptatif ainsi que quelques techniques pour basculer de l’un à l’autre.

(1) Plonger avec le grand requin blanc

(2) Selon les écoles, les neuroscientifiques identifient trois ou quatre territoires actifs dans la prise de décision. La première école parle des territoires reptiliens, limbiques et préfrontaux, la deuxième scinde les territoires limbiques en deux zones, une plus archaïque, le paléolimbique, l’autre moins, le territoire néolimbique. Notre parti pris : explorer la version des quatre territoires cérébraux.

(3) La lobotomie consiste à détruire les fibres reliant un lobe cérébral au reste du cerveau.

Les caractéristiques de…

1

La gouvernance paléolimbique

  • Rapports de force, imposition de volonté
  • Management by fear
  • Favoritisme
  • ‘petits tyrans’
  • Axé sur l’intérêt du leader
  • Exemple: Berlusconi
2

La gouvernance néolimbique

  • Les connaissances, le savoir, les traditions
  • La confiance
  • Le conservatisme, statu quo, ce qui a fait ses preuves
  • Le court-terme
  • Exemple: «le bon père de famille»
2

La gouvernance préfrontale

  • L’empathie
  • L’adaptation, la créativité, la nouveauté
  • L’enthousiasme
  • Axé vers le futur
  • Exemple : la campagne d’Obama en 2008

Ce qu’en dit le dico

circling shark

Territoires paléolimbiques : Ces territoires sont centrés autour de la région amygdalienne et du septum. Ils régissent notamment le système de la peur et en particulier de la peur dite “sociale”, c’est-à-dire liée à la présence d’un autre individu.

Territoires néolimbiques : Ces territoires sont globalement situés au-dessus du corps calleux, faisceau de fibres blanches qui relient les deux hémisphères cérébraux. Ces territoires sont considérés comme étant la partie la plus “récente”, d’un point de vue phylogénétique, des structures limbiques et constituent une partie ancienne du cortex.

Territoires préfrontaux : Le néocortex préfrontal est la région corticale du lobe frontal située en avant des aires corticales motrices. Il intervient dans la planification des comportements cognitifs complexes ainsi que dans l’expression de la personnalité et des comportements sociaux adaptés.

Gouvernance cérébrale, gestion de projet et leadership

La gestion de projets complexes présente des points communs avec la gouvernance dans le cerveau: une équipe dont le pilote change en fonction des circonstances. Le pilotage habituel peut être affecté à un chef de projet, mais ce dernier, parce qu’il ne peut tout connaître, tout faire, s’entoure généralement de compétences diverses. Le principe du leadership peut alors fonctionner. En fonction des circonstances et des problèmes à résoudre, le pilote habituel peut déléguer la prise de décision à la personne la plus compétente pour gérer le problème en question. S’il s’agit d’un problème informatique, il peut se tourner vers le spécialiste IT. S’il s’agit d’un problème d’acquisition de compétences, il peut se tourner vers un spécialiste de la formation. S’il s’agit d’un problème d’ingénierie financière, il se tourne vers le spécialiste de la fiscalité ; s’il faut faire émerger de nouvelles idées, il peut organiser des brainstormings, etc. Lorsque l’équipe fonctionne bien, la responsabilité revient au chef d’équipe, mais le leadership est tournant. Cela a entre autres vertus d’impliquer chaque membre et de reconnaître la valeur de chacun, ce qui augmente la motivation. Pour le cerveau, les conditions d’une gouvernance de ce type sont le calme et l’ouverture à l’apport des autres, ce qui correspond à un mariage de territoires mêlant le néolimbique et les territoires préfrontaux.

Le chef de projet peut également ne laisser aucune autonomie de décision à son équipe. Il peut vouloir décider de tout, tout le temps. Il deviendra alors probablement un goulot d’étranglement dans la mesure où il devra constamment s’informer de tous les éléments qui nourriront sa décision. Lorsque la motivation de ce management est de s’assurer qu’aucune menace n’émerge sur la position de chef, la gouvernance est de type paléolimbique.

Aller plus loin

Livres

L’intelligence du stress Jacques Fradin. Eyrolles (2008).

L’Erreur de Descartes Antonio Damasio. Odile Jacob (1995).

Le Sentiment même de soi Antonio Damasio. Odile Jacob (1999).

Spinoza avait raison Antonio Damasio. Odile Jacob (2003). La légende des comportements Henri Laborit. Flammarion (1994).

Article

Le système limbique