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Partir de nos forces

Comment aider? Dans un contexte de coopération au développement, la question mérite d’être posée. Faut-il traquer les problèmes, les analyser et les résoudre l’un après l’autre ou faut-il partir de ce qui fonctionne, des qualités individuelles et tracer un chemin vers le mieux vivre? La question est posée…

« À mes débuts, je disais souvent à nos partenaires ce qu’ils devaient faire et je voulais savoir s’ils faisaient ‘bien’ leur travail. J’avais l’impression que je devais maitriser le programme mieux que les autres. J’étais vite insatisfaite et le lot de clichés sur le retard systématique ou le manque de capacité d’analyse surgissaient fréquemment.» Annick Peeters est, depuis deux ans, gestionnaire de programme chez Solidarité Protestante. Elle appuie notamment des projets de prévention et de sensibilisation au VIH/SIDA et à la tuberculose dans la région des Grands Lacs. «Il y a un an, nous avons introduit une nouvelle approche dans la gestion des projets. À mi-parcours, au lieu de l’évaluation typique, on a accompagné les bénéficiaires finaux pour une auto-évaluation: la question n’était plus de savoir ce que Solidarité Protestante avait apporté mais quel était le changement souhaité pour la communauté.»

Forces individuelles, action collective

La nouvelle approche découlait de l’application du processus SALT (voir n’GO n°3). Cette méthode part de l’identification des forces individuelles pour générer une action collective. L’expérience et les qualités de chacun sont valorisées et mises en commun pour élaborer un rêve pour le groupe. «C’est la valeur de l’expérience, du vécu qui est reconnue et plus le statut ou le degré d’expertise. Que ce soit entre nous et un partenaire, ou entre ce dernier et les communautés, tout le monde se retrouve au même niveau. La relation devient plus équilibrée, les réunions de coordinations sont beaucoup plus dynamiques et je me sens beaucoup plus à l’aise dans ma fonction. Cette approche à l’avantage de donner plus de liberté au travail : nous ne sommes plus uniquement concernés par le pragmatisme de la réussite. Stimuler les forces, c’est stimuler le désir. On accepte mieux les erreurs ou l’incertitude. On ne décide plus en amont mais on accompagne un rêve collectif. On renforce la capacité critique de la société civile.» Et les résultats suivent: «Des communautés se rendent comptes de l’ensemble des forces qu’elles cumulent, les gens se mobilisent pour répondre à leurs difficultés avec des solutions qui ne viennent plus de l’extérieur mais qui sont stimulées à l’intérieur. Le chemin qui conduit au rêve devient la source de changement pour le groupe. On ne mobilise plus de moyens pour combler les manques mais on devient des passeurs de manière de travailler, de manière de voir le monde. On est dans un processus de changement et plus dans l’atteinte d’un résultat. »

Dynamique positive

En posant un autre regard sur quelque chose ou quelqu’un, en recherchant chez l’autre ce qu’il peut m’apprendre, en lui demandant ce dont il est fier plutôt que ce qui lui manque, toute forme de coopération pourrait bien s’avérer plus fructueuse. Pour Marie-Pierre Glenisson, coach de vie et consultante chez Trans-Formation Consultants, la recette a déjà fait ses preuves. « Les techniques comme l’Appreciative Inquiry se focalisent sur ce qui marche bien et cherchent à voir comment l’étendre pour améliorer le fonctionnement d’une structure. Identifier les talents de chacun et mettre en avant la capacité de réussir permettent de créer une dynamique positive. Dans un groupe, les solutions vont non seulement se dégager des participants mais en plus ils vont automatiquement se porter volontaire pour les mettre en application. Un soutien mutuel va se créer, un objectif commun va se dessiner et tout le monde voudra faire progresser ce cadre. Pour certains c’est difficile à croire qu’on peut améliorer une situation sans creuser un problème. Pour les rassurer, on ne peut pas faire grand-chose d’autre que de leur conseiller d’essayer : ça marche ! »

Un système biaisé

Pourtant, les cadres logiques et autres arbres à problème restent la grille de lecture privilégiée de beaucoup de bailleurs de fonds. Bernard Lecomte a travaillé dans l’aide au développement dès les années 60. «Et il ne m’a pas fallu dix ans pour en être dégouté. Au début, je faisais de la planification. Mais je me suis rendu compte assez tôt de l’inutilité des plans. J’avais en moi le sentiment que le monde de la coopé- ration ne tournait pas toujours très rond. C’est en vivant trois ans avec des paysans burkinabés que j’en ai eu la confirmation. L’aide a un caractère dominateur et antifécondeur. Son fondement repose sur l’idée que nous savons et que nous allons leur apporter quelque chose dont ils manquent. Et ça n’a aucun sens. Il faut avant tout respecter l’initiative des gens et voir ce qu’ils sont en train de faire ensemble. Malheureusement, je n’ai pas l’impression que le système est en train de changer. L’aide est un cataplasme pour cacher un système d’échanges internationaux déséquilibré. Si nous sommes dès lors condamnés à aider, la première chose à faire est de ne pas limiter leur capacité à s’organiser. Dans cette optique, l’aide budgétaire est une excellente manière d’insérer notre aide dans leur propre système et de diminuer notre envie d’intervenir. Mais il ne faut pas la coupler à des contrôles excessifs!»

Un discours à clarifier

Questionner le point de départ de l’aide au développement nous amène forcément à remettre en cause sa raison d’être. «Si vous vous mettez dans cette démarche de valorisation des réussites et de soutien des initiatives positives dans le Sud, pourquoi voulez-vous intervenir ? Les hommes et les femmes du Sud savent avancer seuls. Quelle est notre place? Et pourquoi devons-nous imaginer une fois de plus que nous sommes indispensables?» Ce fut la première réaction de Dominique de Crombrugghe, évaluateur spécial de la coopé- ration au développement. La remarque avait le mérite d’élever directement le débat. «Je crois qu’on a un problème de discours dans la coopération et qu’il serait bon d’essayer de le clarifier. D’un côté, on nous demande de nous aligner sur les politiques et les demandes des pays bénéficiaires et de l’autre, nous continuons à fixer nos propres priorités comme la lutte contre l’extrême pauvreté. Nous prétendons coopérer au développement mais dans bien des cas, nous ne faisons qu’apporter de l’aide. Et ce n’est pas avec de l’aide qu’on amène du développement. On peut faire progresser certaines choses mais l’aide ne peut jamais être le moteur du développement. Il faudrait assumer cette position. Et puis il faut différencier les types d’acteurs. La coopération gouvernementale doit avoir pour boussole les résultats attendus et fournir des biens et services en fonction de ces résultats. Il faut aussi qu’elle mette en place des mécanismes pour les mesurer. S’il s’agit de donner du relief à des initiatives locales ou de développer des projets de manière plus organique, les acteurs non-gouvernementaux sont mieux placés pour faire émerger une autre forme de coopération ou des contre-pouvoirs. Mais au final, eux aussi devront rendre compte de ce qu’ils ont atteint.» L’heure est au choix. Chaque acteur a la liberté de décrire sa vision en pensant problème ou en pensant solution. Chaque organisation peut écrire une mission qui comble des manques ou qui renforce les présents. Vous connaissez l’histoire du verre à moitié vide ou à moitié plein? Avec lequel préféreriez-vous trinquer?

RENAUD DEWORST

C’est quoi ton problème?

Motivation«L’esprit des ‘projets’ part toujours des besoins des récipiendaires donc des faiblesses et presque jamais des solutions endogènes c’est-à-dire de leurs forces. Ce qui explique largement les difficultés à asseoir une base durable des interventions.» Ces mots sont ceux du réseau des organisations paysannes et de producteurs de l’Afrique de l’Ouest (ROPPA). Ils résument en deux phrases les griefs de nombreux observateurs et acteurs de la coopération au développement. Dis-moi ton problème, je te dirai comment le résoudre! L’aide au développement peine à se défaire de son ethnocentrisme et à prendre en considération l’avis et l’expérience des bénéficiaires de ses actions. Puisqu’ils sont dans le manque, il faut leur apporter la solution! Le développement passe peut-être par une redéfinition de ses prémices…

Lire la Déclaration du ROPPA

Des partenaires au même niveau

Isaac Muyonga est coordinateur dans un programme de lutte contre le VIH/SIDA en partenariat avec Solidarité Protestante. Pour lui, l’approche SALT est une heureuse découverte. «Nos relations avec Solidarité Protestante étaient déjà très bonnes car ils nous impliquaient beaucoup dans la prise de décision. Depuis un an et la mise en place de la nouvelle approche, on sent qu’on a encore fait un pas supplémentaire vers un véritable partenariat. Nous sommes au même niveau, comme des collègues. Cela nous donne beaucoup de confiance et d’envie. Parallèlement, dans notre travail avec les communautés, nous ne venons plus pour contrôler mais pour apprendre. Nous voulons voir ce qui les intéressent et comment ils attaquent le problème. Ce changement de point de vue modifie complètement les relations. Nous ne sommes plus perçus comme des inspecteurs et en reconnaissant les forces des communautés, nous les poussons à chercher de nouvelles solutions et à prendre elles-mêmes les choses en main sans attendre que la solution vienne de l’extérieur. Nous constituons un réseau de communautés. Chaque maillon joue son rôle pour que la chaine puisse tourner et pour que les expériences puissent se partager.»

“Chaque acteur a la liberté de décrire sa vision en pensant problème ou solution”

Effet démultiplicateur

Good and EvilDorcas Ombeni est responsable d’un centre de jeunes à l’Est du Congo. Elle fait notamment de la sensibilisation sur le VIH/ SIDA à travers le théâtre, la musique et la peinture. C’est une des bénéficiaires finales du projet de Solidarité Protestante. «Depuis que nous testons l’approche SALT, il y a pas mal de choses qui ont changé. Avant nous agissions uniquement à l’intérieur du centre mais depuis qu’on nous a dit que notre travail avait de la valeur, nous avons fini par constater nous-même qu’ils y a plusieurs choses que nous faisons qui sont très efficaces. C’est pourquoi nous allons maintenant de plus en plus vers l’extérieur, en dehors des murs du centre. Aussi, grâce à l’approche, les gens que nous voulons sensibiliser sont beaucoup plus ouverts. Comme nous venons avant tout pour écouter leurs histoires et valoriser ce qu’ils font déjà, les portes s’ouvrent plus facilement. Nous partageons alors nos expériences et nous apprenons les uns des autres.»

en savoir +

Livres

Qu’est-ce qui nous rend humains? Jean-Louis Lamboray, Editions de l’Atelier, 2013

La gestion des opérations d’aide au développement : entre critiques et réalisme André Rosanvallon, L’Harmattan, 2011

Internet

www.communitylifecompetence.org