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Portrait. Mama Maggy, pionnière de l’enseignement intégratif au Congo

Portrait

Mama Maggy, pionnière de l’enseignement intégratif au Congo

Margueritte Musole, ou Mama Maggy pour les intimes, ne rentre pas dans les stéréotypes habituels. Congolaise ? Un peu Belge aussi ? En tant qu’enfant du Congo colonial, elle est un produit du système d’enseignement belge, mais elle incarne pleinement la vitalité, la détermination et la chaleur congolaises. Les deux cultures jouent un rôle crucial dans son projet de vie : la première école à système intégratif congolaise.

«L’enseignement est la clé pour tout développement durable. » Mama Maggy le soulignera à plusieurs reprises. C’est sa conviction la plus intime et la valeur la plus précieuse qu’elle retient de ses diverses expériences ‘belges’. « Ajoutez un système d’enseignement bien structuré à la capacité congolaise de transformer les choses en très peu de temps, et vous obtiendrez une société avec des perspectives d’avenir », nous dit-elle. « Les Congolais brillent par leur vitalité et sont experts en relations humaines. C’est un pays de superlatifs, un pays dans lequel les miracles sont possibles. Le seul élément manquant est un système éducatif performant et une structure compétente pour former des enseignants du niveau maternel et primaire. Telle est la véritable crise du Congo. Et croyez-moi, cela ne requiert pas de moyens énormes. Avec de petites choses, nous pouvons réaliser de grands changements. L’ordre, la compétitivité, la productivité, la régularité et l’excellence doivent remplacer le mythe du diplôme qu’il faut décrocher à tout prix, quitte à devoir le payer. »

Fertilisation croisée et effet boule-de-neige

« Je suis intimement convaincue que des croisements sains entre deux cultures génèrent une société meilleure. Si le potentiel africain est canalisé et structuré, la voie est ouverte pour un bel avenir. Nous devons repenser notre société, car elle a été profondément marquée par la colonisation et la décolonisation qui a suivi. Et comme le Congo se situe au cœur de l’Afrique, si les choses y évoluent, c’est l’ensemble du continent qui s’épanouira ! »

L’illusion de la vie facile

Mama Maggy s’exprime avec un enthousiasme volontaire. Quasi imperturbable. « Je banalise les difficultés », admet-elle. « Elles me laissent indifférente. Et je ne me lance jamais dans la critique, car je risquerais alors de perdre le nord. Je subis, j’observe et je cherche des solutions. Je n’abandonne jamais. Je considère mon grand amour pour le travail dur et bien accompli comme ma principale qualité. En Afrique, on imagine souvent que l’Europe déborde d’opportunités, que tout y est facile. Les Africains de la diaspora, qui sont considérés dans leur pays d’origine comme ayant réussi, font tout pour maintenir cette illusion. J’ai moi-même habité cinq ans en Europe. Je m’y suis alors forgé une image toute différente de la réalité occidentale qui peut aussi être très dure. La prise de conscience que seul le dur labeur mène à la réussite est un capital que j’ai plus tard emporté au Congo. À mon avis, les Congolais de la diaspora doivent prendre leurs responsabilités et aider leur pays, quitte à y revenir. Notre retour était un choix délibéré, mais il n’était absolument pas évident. Ce fut difficile. Nous avions peu de moyens et j’ai dû me réinventer pour parvenir à joindre les deux bouts. J’ai commencé un petit commerce de carburants, boissons et autres denrées, afin de pouvoir offrir le strict minimum à nos enfants. J’ai appris à transformer la douleur en fleurs ; si elle reste une pierre, elle tue. Cette vision, je la transmets également aux enfants avec qui je travaille aujourd’hui. »

Rigueur allemande à la sauce africaine

Plus tard, Mama Maggy devint assistante de lecture au centre culturel français de Lubumbashi. Jusqu’à ce qu’elle soit remarquée par une coopératrice au développement allemande, avec qui elle fonda une petite école dans laquelle 15 enfants, dont 5 avec un handicap, suivaient les cours ensemble. « C’est là que s’est pleinement épanouie ma grande passion qui est de donner à chacun les meilleures opportunités via l’enseignement. Lorsque ma collègue est retournée en Allemagne quelques années plus tard, le Centre Balou est devenu mon projet de vie. La rigueur allemande ne m’est donc pas inconnue ! »

Devenir maçon en partant de rien

En Afrique, l’acceptation d’un enfant vivant avec un handicap est souvent très délicate. La société congolaise les rejette et la communauté internationale a défini d’autres priorités dans l’aide qu’elle dispense. Avec son projet d’école d’inclusion, Mama Maggy tente d’améliorer l’image que la société a des handicapés. En interagissant avec des enfants en pleine possession de leurs moyens, les enfants handicapés s’intègrent dans un environnement aux liens presque familiaux. Le nombre d’handicapés est limité à un ou deux par groupe de vingt enfants. Les classes sont volontairement réduites afin de garantir un accompagnement aussi personnel que possible. Les parents sont informés, par des classes ouvertes, de l’évolution des enfants. Cela facilite leur processus d’acceptation. Lorsqu’ils constatent que des enfants, qui auparavant n’étaient capables de rien, deviennent maçon ou menuisier, cela leur met du baume au cœur. Et les autres enfants ? « Ils en profitent tout autant. Non seulement ils acquièrent des aptitudes sociales particulières en côtoyant des handicapés, mais ils bénéficient également d’un accompagnement sur mesure et des moyens pédagogiques dont nous disposons. Sans aucune compétence éducative, les enfants utilisent entre eux des méthodes particulièrement riches qui favorisent l’interaction. Grâce à la méthode ‘children for children’, des enfants sont parvenus à ce que leurs camarades de classe atteints d’audimutité produisent certains sons, ce qui leur a permis d’entrer en interaction les uns avec les autres. J’ai énormément appris de ces enfants, sur le plan humain et relationnel. »

Des termites comme source de revenus

L’école d’inclusion de Mama Maggy est un modèle de foi en ses propres capacités. Depuis 34 ans, elle fonctionne exclusivement sur fonds propres grâce aux contributions des parents et aux revenus générés par une usine à briques approvisionnée par les 110 collines à termites qui se trouvent sur le site de l’école. « Je crois toujours que tout est possible », répète Mama Maggy. C’est son crédo.

Les meilleurs enseignants, partout

Entre temps, Mama Maggy travaille à un nouveau projet en lien avec sa principale préoccupation : la professionnalisation de l’enseignement. « Avec des partenaires locaux et internationaux, je vais fonder un institut facultaire de formation pour les enseignants maternels et primaires. Je veux que s’élève une nouvelle génération d’enseignants bien formés, capables de poursuivre mon projet. Je ne veux pas monopoliser mon projet, je veux le pérenniser en le transmettant à la jeunesse congolaise. La qualité de la formation des enseignants doit s’améliorer partout, jusque dans les plus petits villages du pays, et pas seulement dans les grandes villes. Pour étayer solidement mon projet, je me suis engagée dans un trajet d’échange avec la formation d’enseignants de la Erasmushogeschool de Bruxelles. J’étudie leur façon de travailler et j’enrichis mon projet avec ce qui est utilisable. La pédagogie congolaise doit être totalement repensée. Ce qui ne veut pas dire que nous devions calquer nos systèmes sur le modèle occidental. Nos élèves peuvent acquérir les connaissances requises via des formes pédagogiques intégrant nos propres usages, récits et traditions. Les grands changements ne demandent parfois que des interventions mineures ! »

SYLVIE WALRAEVENS

 

portrait eleve handicapé (1)

D est un arc

« L’intelligence des enfants dits handicapés est souvent stupéfiante », d’après Mama Maguy. « Il y a quelques années, je tentais désespérément d’entrer en contact avec un enfant autiste, via différentes techniques de communication. Il s’appelait Dauphin. Soudain, après cinq jours, il a épelé son nom à l’aide d’images qui lui rappelait des lettres. Le D est devenu un arc tendu, le A une échelle… Cela a donné naissance à un alphabet typographique que tous les enfants de notre école maternelle maîtrisent à présent. C’est devenu un instrument commun et il nous a énormément aidé à renforcer notre respect à l’égard des enfants en difficulté d’apprentissage. »

Témoignage

Frank Verstraeten coordinateur de UCOS (Centre universitaire de coopération au développement)

Je connais Mama Maggy grâce aux visites de terrain qu’on organise pour les étudiants. Quelle personnalité ! Elle fait partie de ces figures fortes qui, malgré les difficultés immenses, continuent à faire avancer les choses. L’Afrique a grand besoin de gens comme elle. Mama Maggy est charmante, intelligente et elle n’a pas sa langue en poche. C’est une businesswoman lucide qui sait quels sont les moyens nécessaires pour réaliser quelque chose. Elle n’a pas ménagé ses efforts pour acquérir un terrain pour son école. Elle a des sources de financements très variées qui vont d’activités de production aux subsides, et elle sait les transformer en résultats qualitatifs. Elle investit sur ceux que les autres délaissent et leur offre les meilleures pédagogies disponibles. Comme elle est agréable à vivre, beaucoup de gens veulent travailler avec elle, mais elle est très sélective. Ses actions vont de pair avec une profonde réflexion ; elle ne copie jamais bêtement. Ses projets sont un brillant mix de potentiels africains et de contributions occidentales. Sa personnalité est époustouflante même si, de prime abord, elle est plutôt sobre. Le jour où je l’ai rencontrée, elle était en jeans, ce qu’aucune femme de son âge ne porte au Congo. Cela prouve simplement son esprit libre : rien ne lui fait peur ! Une fois, elle a même jeté la potion d’un fétichiste qui voulait l’intimider avant de le congédier… Elle ne manque vraiment pas d’audace ! »

Bio

1974

Naît à Lierre (Belgique)

1951

Nait au Congo

1957-1968

Suit l’enseignement belge à Lubumbashi (Institut Spes Nostra)

1968-1971

Étudie la pédagogie à l’Institut Supérieur de Lubumbashi

1974

Suit son doctorant de mari en Belgique

1979

Retourne au Congo

1980

Participe au lancement d’un projet d’inclusion sociale

1990

Devient directrice du Centre Balou, une école d’inclusion