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parole d’expert

Le danger de l’histoire unique

Et si chacun prenait sa plume pour raconter son histoire?

Originaire du Nigeria, Chimamanda Ngozi Adichie est diplômée en sciences politiques à la Eastern Connecticut State University, en création littéraire à l’université Johns Hopkins de Baltimore et en études africaines à l’université de Yale. Elle est aujourd’hui romancière.

Je suis conteuse. Et j’aimerais vous raconter quelques histoires qui me sont personnellement arrivées à propos de ce que j’aime appeler “le danger de l’histoire unique”. Je suis originaire d’une famille nigériane traditionnelle appartenant à la classe moyenne. Nous avions donc des domestiques. L’année de mon huitième anniversaire nous avons embauché un nouveau domestique. Il s’appelait Fide.

La seule chose que notre mère nous a dite à propos de lui  c’était que sa famille était très pauvre. Ma mère envoyait des ignames et du riz, ainsi que nos vieux habits, à sa famille. Je ressentais une immense pitié envers cette famille. Un samedi nous sommes allés en visite dans le village de Fide. Et sa mère nous a montré une corbeille avec de très beaux motifs, faite avec du raphia teint, que son frère avait fabriquée. J’étais surprise. Il ne m’était pas venu à l’esprit que quiconque dans sa famille puisse vraiment fabriquer quelque chose. Tout ce que j’avais entendu à leur propos, c’était combien ils étaient pauvres, de telle sorte qu’il m’était devenu impossible de les percevoir comme autre chose que des gens pauvres. J’avais fait de leur pauvreté une histoire unique.

Africaine dans le regard des autres

À 19 ans, j’ai quitté le Nigéria pour poursuivre mes études universitaires aux États-Unis. Ma camarade de chambre américaine était choquée par moi. Elle m’a demandé où j’avais appris à parler si bien l’anglais, et était perplexe quand j’ai dit que le Nigéria utilisait l’anglais comme langue officielle. Elle m’a demandé si elle pouvait écouter ce qu’elle appelait ma “musique tribale”, et fut très déçue quand j’ai sorti ma cassette de Mariah Carey. Ce qui m’a frappée, c’était qu’elle avait ressenti de la pitié pour moi avant même de me connaître. Ma camarade de chambre connaissait une seule histoire de l’Afrique. Celle de la catastrophe. Dans cette histoire unique, il n’y avait aucune possibilité que des Africains puissent lui ressembler. Aucune possibilité de sentiments plus complexes que la pitié. Aucune possibilité d’un rapport entre humains égaux. Je dois avouer qu’avant de partir pour les États-Unis, je ne m’étais pas identifiée consciemment comme Africaine. Mais aux États-Unis, dès que l’on parlait d’Afrique, les gens se tournaient vers moi. Aucune importance que j’ignore tout de pays comme la Namibie. Mais j’en suis venue à adopter cette nouvelle identité. Et sur de nombreux aspects je me considère maintenant comme Africaine. Même si j’ai encore tendance à m’énerver quand on parle de l’Afrique comme d’un pays.

Pas “authentiquement Africaine”

Cette histoire unique de l’Afrique provient, à mon avis, de la littérature occidentale. Il existe une tradition des histoires africaines à destination de l’Occident. Une tradition qui présente l’Afrique subsaharienne comme un lieu néfaste, de divergences, de ténèbres, de gens qui, sous la plume du magnifique poète Rudyard Kipling, sont “mi diables, mi enfants”. En témoigne la réaction de ce professeur américain, qui m’avait dit un jour que mon roman n’était pas “authentiquement africain”. Or, j’étais prête à admettre qu’il y avait bon nombre d’éléments qui n’allaient pas dans le roman. Mais je n’avais pas imaginé que mon roman avait échoué dans l’obtention de ce qui pourrait comme une entité, comme une unique entité, encore et encore, et c’est ce qu’il finit par devenir.

Figer l’histoire

Il est impossible de parler de l’histoire unique sans évoquer le pouvoir. Tout comme nos univers économiques et politiques, les histoires sont définies par le principe des rapports de domination. Comment elles sont narrées, qui les ra – conte, le moment où elles sont racontées, combien on en raconte, tout cela dépend vraiment du pouvoir. Avoir ce pouvoir, c’est être capable non seulement de raconter l’histoire d’une autre personne, mais d’en faire l’histoire définitive de cette personne. Le poète palestinien Mourid Barghouti écrit que si l’on veut déposséder un peuple, la façon la plus simple est de raconter leur histoire, en commençant par le “deuxièmement”. Commencez l’histoire par les flèches des Américains natifs, et non par l’arrivée des Anglais, et vous obtiendrez une histoire complètement différente. Commencez l’histoire par l’échec de tel État africain, et non par la création coloniale de cet État africain, et vous obtiendrez une histoire complètement différente.

Les autres Afriques

L’histoire unique crée des stéréotypes. Et le problème avec les stéréotypes n’est pas qu’ils sont faux, mais qu’ils sont incomplets. Bien sûr, l’Afrique est un continent plein de catastrophes. Il y en a d’immenses, telles les viols horribles au Congo. Et aussi des déprimantes, comme le fait que 5000 personnes postulent pour un seul poste vacant au Nigéria. Mais il y a aussi d’autres histoires à pro – pos d’autres choses que des catastrophes. Et il est très important, tout aussi important, de les évoquer. Si ma camarade de chambre avait connu mon amie Fumi Onda, une femme courageuse qui anime une émission de télévision à Lagos, et qui a fermement s’appeler l’authenticité africaine. En fait je ne savais pas ce que c’était, l’authenticité africaine. Le professeur me disait que mes personnages lui ressemblaient trop, à lui, homme instruit et appartenant à la classe moyenne. Mes personnages conduisaient des voitures. Ils n’étaient pas affamés. C’est pourquoi ils n’étaient pas authentiquement Africains. C’est comme ça que l’on fabrique l’histoire unique. Présentez un peuple entier décidé de présenter les histoires que l’on aimerait oublier ? Et si elle avait entendu parler de l’opération du cœur qui avait été effectuée à l’hôpital de Lagos la semaine dernière ? Si elle avait connu la musique contemporaine nigériane ? Des gens doués qui chantent en anglais ou en pidgin, et en igbo et yoruba et ijo, en mélangeant les influences actuelles avec la musique de leurs ancêtres. Si ma camarade chambre avait entendu parler de la jeune avocate qui, récemment, est allée devant les tribunaux au Nigéria pour contrer une loi ridicule exigeant que les femmes obtiennent la permission de leur mari pour renouveler leur passeport ? Et si elle connaissait Nollywood, plein de gens novateurs qui font des films malgré les nombreux obstacles techniques ? Si ma camarade de chambre avait rencontré ma coiffeuse de nattes incroyablement ambitieuse, qui vient de lancer sa propre affaire de vente d’extensions de cheveux ?

À chaque plume son histoire

Chaque été, j’anime des ateliers d’écriture à Lagos. Et je trouve formidable le nombre de personnes qui s’inscrivent, le nombre de personnes qui ont hâte d’écrire, pour raconter des histoires. Avec mon éditeur nigérian, nous venons de lancer une ONG qui s’appelle Farafina Trust. Et nous avons de beaux rêves de construire des bibliothèques et de rénover celles qui existent déjà. Nous allons fournir des livres aux écoles gouvernementales qui n’ont rien dans leur bibliothèque. Nous voudrions aussi organiser plein d’ateliers de lecture et d’écriture, pour toutes les personnes qui ont envie de raconter nos nombreuses histoires. Les histoires sont importantes. De nombreuses histoires sont importantes. Les histoires ont été utilisées pour déposséder et pour calomnier. Mais elles peuvent aussi être utilisées pour renforcer, et pour humaniser. Les histoires peuvent briser la dignité d’un peuple. Mais les histoires peuvent aussi réparer cette dignité brisée.