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Portrait

Bogaletch Gebre:  « La révolution est en marche »

Portrait. Bogaletch Gebre lors d'un meeting.

Rien ne prédestinait Bogaletch Gebre, née dans une famille traditionnelle au sud de l’Éthiopie, à emprunter les chemins de la révolution. Si ce n’est une flamme inextinguible : Boge est une insurgée née. Mais attention : pour elle, pas de démolition sans reconstruction, pas de révolte aveugle, mais une tempête de renouveau porteuse de sens.

Bogaletch – « Boge » – Gebre est une femme intrépide.

Enfant, l’audace guide déjà ses pas. Interdite de scolarisation par ses parents, elle s’éclipse à l’aube pour suivre des cours en cachette. Sa force de persuasion a raison de la ténacité de son père : elle est la première petite fille de sa région à dépasser la quatrième année primaire. Puis tout s’enchaîne. Boge s’envole pour Israël, où elle s’inscrit en microbiologie à l’université avant de décrocher une bourse Fulbright à l’université du Massachusetts, où elle réalise une thèse de doctorat en épidémiologie. Gagnée par une volonté de rendre ce qu’on lui a donné, elle rentre en Éthiopie au milieu des années 1990. Son objectif : faire des femmes éthiopiennes les actrices de leur vie et, plus globalement, les moteurs du changement du pays.

Mères nourricières… mais pas que !

Pour Bogaletch Gebre, les femmes sont les piliers des foyers et de la vie communautaire. Non sans admiration, elle revient sur leur rôle dans son pays : « En Éthiopie, les femmes portent les familles. Elles cuisinent, elles nettoient, elles s’occupent des aînés, des malades. Elles garantissent l’avenir de leurs enfants. Elles produisent 70 à 80 % de toute la production alimentaire destinée aux ménages. Tout ce travail non rémunéré n’est pas inclus dans le circuit de production officiel qui sert à calculer la force économique du pays. Ce labeur n’est pas considéré comme du travail. Cela réduit les femmes à néant : elles ne valent rien. » Et Boge de plaider pour davantage de reconnaissance, de façon structurelle et à l’échelle du continent : « Les pays africains devraient changer le paradigme de leur développement. Ils doivent se rendre compte que, en Afrique, tout dépend du travail des femmes : les questions de la pauvreté, de l’alimentation, de la santé, de la sécurisation environnementale, de la survie, de la famille. »

Arrêter les vanneries

Portrait. Bogaletch Gebre. Une femme prend la parole.Bogaletch Gebre estime que la situation des femmes en Afrique ne s’améliorera pas tant que l’on prendra le problème par ce qu’elle juge être le mauvais bout, tant que l’on s’attaquera aux symptômes du mal sans se soucier des origines de celui-ci. Avec une ironie acerbe, elle sanctionne : « Il faut arrêter de croire que l’on va améliorer la situation des femmes en Afrique en leur apprenant à améliorer leurs techniques de vannerie. Il est vain d’implémenter des infrastructures destinées à améliorer le bien-être des familles si l’organisation familiale reste la même. On ne peut pas changer le système sans changer les mentalités. Notre vie sera changée quand nos partenaires partageront notre labeur et quand nous partagerons leurs privilèges d’aller à l’école, d’avoir un statut, de parler en public, de prendre des décisions dans notre vie, pour notre famille et pour la communauté. »

Des femmes « intègres »

Portrait. Bogaletch Gebre. Une femme prend la parole.Pour la présidente de KMG, le combat le plus important est celui qui mènera à la reconnaissance de l’intégrité des femmes africaines : « Chacun possède une personnalité biologique et une personnalité juridique. Nous sommes des êtres avec des besoins biologiques fondamentaux. Nous sommes également tous, universellement, des êtres avec des besoins juridiques tout aussi fondamentaux. En ce sens, nous avons tous besoin de jouir d’un droit de protection et de sécurité, d’un droit qui offre un accès équitable aux opportunités et aux privilèges, d’un droit qui nous garantisse notre indépendance légale complète, d’un droit au libre-arbitre, d’un droit à la conscience de soi. C’est ce que j’appelle l’intégrité de l’être humain. Or, dans certains pays africains, l’ensemble de ces choses sont refusées aux femmes. Dès la naissance, on leur retire leur intégrité, si bien qu’une petite fille qui naît en Afrique est presque systématiquement disqualifiée. »

Les familles, actrices du changement

Portrait. Bogaletch Gebre. Il est impératif que les filles soient scolarisées au même titre que les garçons.La lutte sera longue, concède Boge, la hargne au cœur. Les réformes doivent se produire à tous les niveaux, tant le rôle et l’image des femmes sont figés, comme gravés dans la roche. Il faut agir au niveau macro : la politique africaine de développement doit reconnaître ouvertement l’intégrité des femmes à la naissance, affirme Bogaletch. Le genre doit devenir un critère directif de la politique africaine de développement. Mais, peut-être plus fondamentalement encore, et conformément à la logique de KMG (voir encadré), il y a lieu de développer un travail de fond localement, dans chaque foyer. Le changement passera par les familles : « Il faut repenser les familles, tout doit commencer par elles. Les familles doivent élever leurs enfants en leur offrant les mêmes conditions d’accès et les mêmes opportunités, sans aucune discrimination entre eux. Il est impératif que les filles soient scolarisées au même titre que les garçons. L’attitude des familles envers les filles doit changer : il faut cesser de considérer celles-ci simplement comme des aides ménagères. Elles sont le futur des familles. Elles doivent être perçues comme des génératrices de revenus pour les familles, au même titre que les garçons. Comme des personnes qui apportent une plus-value à la famille et à la nation. Les enfants d’aujourd’hui sont les leaders de demain. Dès le plus jeune âge, il faut leur enseigner le respect, de sorte qu’ils fassent plus que simplement se tolérer les uns les autres, qu’ils se reconnaissent, qu’ils apprécient la valeur de chacun. Si, tout petits, ils sont éduqués dans un esprit d’égalité entre les genres, on ne devra plus rééduquer la classe politique et la sensibiliser à cette problématique : ce sera naturel. »

Une révolution féminine

Portrait. Bogaletch Gebre. Parce qu’elles ont construit leur confiance en elles. Elles savent qu’elles peuvent vivre sans dépendre de personne.Mais la volonté de changement ne naît pas d’elle-même, avance Boge. Cette volonté doit venir des femmes, malheureusement conditionnées à la résignation, regrette-t-elle : « Les femmes participent elles-mêmes à leur discrimination : elles sont dociles et obéissantes. Elles ont accepté leur sort. Elles n’ont pas confiance en elles. C’est à elles de changer en premier lieu. Elles ne peuvent pas attendre que le changement vienne d’ailleurs. En ce sens, le rôle de l’école est primordial : il est essentiel que l’on enseigne les success stories féminines comme faisant partie intégrante du patrimoine éthiopien. L’école doit aussi apprendre aux petites filles la rhétorique, l’art de négocier. Elle doit leur faire connaître leurs droits. Il faut les préparer à prendre la place qu’elles méritent dans la société et à la garder. Il est important qu’elles apprennent les qualités du leadership. Tous les canaux de l’éducation doivent transmettre ce message : les écoles, mais aussi les journaux, les télévisions, les radios, tout ce qui contribue à façonner les représentations collectives. C’est ce que nous faisons dans notre association. Nous soutenons l’éducation des petites filles. Nous encourageons aussi les femmes à espérer, à avoir une vision, à croire en elles. Nous mettons en place des formations au leadership. Nous les aidons à acheter du matériel pour l’école. Nous les aidons à se lancer dans le commerce, à entretenir des poules et à vendre elles-mêmes les œufs, pour qu’elles aient une source de revenu indépendante. Nous les encourageons à aller à l’université. Elles échappent ainsi à l’excision et au mariage précoce. Parce qu’elles ont construit leur confiance en elles. Elles savent qu’elles peuvent vivre sans dépendre de personne. Nous préparons la révolution. Elle sera silencieuse, mais elle sera ravageuse. »

 

CÉLINE PRÉAUX

Envie de rencontrer Bogaletch Gebre en chair et en os ? Participez à notre conférence-débat du 2 juin 2016 !

Informations et inscription

Bio

1965

Première petite fille de sa région à aller au-delà de la quatrième primaire

1975

Études de micro-biologie en Israël et aux États-Unis

1980

Doctorat en épidémiologie

1997

Retour en Éthiopie et création de KMG

2002

Premier mariage public d’une fille intacte

2012-2013

Prix de la Fondation Roi Baudouin pour le développement en Afrique

Portrait. Bogaletch Gebre. KMG Ethiopia est née en 1997.Le projet

KMG Ethiopia est née en 1997 sous l’impulsion de Bogaletch Gebre et de sa sœur, Fikirte. Initialement destinée à sensibiliser la population au virus du SIDA, l’organisation a rapidement évolué vers un nouveau combat : l’abolition de l’excision. Elle a développé une approche locale, basée sur les familles, en utilisant la méthode des conversations communautaires. La volonté de Boge était d’insuffler une révolution de l’intérieur, afin que les familles puissent s’insérer dans le mouvement. Par ailleurs, elle attache une importance capitale à maintenir le sens dans les communautés concernées : l’excision a été remplacée par des rites publics de « corps intact ». L’opération est un succès, en témoigne un rapport de The Economist, qui établit que le taux de filles excisées dans les régions où KMG est active est passé de 100% à 3% (chiffres de 2008).

Il faut arrêter de croire que l’on va améliorer la situation des femmes en Afrique en leur apprenant à améliorer leurs techniques de vannerie.