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Deo Baribwegure. Se connaître soi-même pour porter un changement

Savoirs du Sud

Deo Baribwegure. Se connaître soi-même pour porter un changement

Voilà plus de neuf ans que Deo Baribwegure est installé à Kigoma en Tanzanie. Un lieu alors abandonné de tous.

Et pourtant  c’est là que ce Burundais choisit de poser ses valises après ses études en Belgique où il avait obtenu la nationalité de ce pays. Il mène à Kigoma un projet qui lui tient à coeur : le projet KICORA (Kigoma Collège By Radio) qui donne une deuxième chance d’accès à l’éducation, à la connaissance et aux soins de santé à des milliers d’adultes qui n’ont pas pu aller à l’école. Le programme permet aux élèves adultes de passer l’examen national et ainsi de recevoir un certificat ou un diplôme. KICORA se charge donc des formations et laisse le soin à l’État de donner les diplômes. Avec le matériel médical

donné dans les centres de santé, le taux de mères qui consultent ces centres pour le suivi des grossesses augmente. En effet, l’information circule sur le fait que ces centres ont désormais du matériel pour l’accouchement, par exemple.

À travers son travail quotidien, Deo accorde beaucoup d’importance au fait de se connaître soi-même, de savoir qui on est pour porter un changement. Se connaître, c’est avant tout connaître ses forces ses limites, ses émotions ; mais aussi son environnement, son entourage.

Un développement où chacun contribue à sa juste place et qui me rappelle la phrase de Thierry Verhelst : « Il ne peut y avoir de développement sans estime de soi, sans fierté de soi, sans conscience de soi ». Deo abonde dans ce sens :

Connais-toi, toi-même…

« Nous sommes forts parce que nous croyons en notre pouvoir. Un auteur a dit : « Donnez-moi le bon appui et je soulève le monde. » Et si le bon appui se trouvait en soi et que se connaître était le levier de ce pouvoir ?

La vie m’a appris à compter avant tout sur mes capacités. Cela n’exclut en rien la place qu’il faut donner aux autres. Je veux que toute personne prenne conscience de tout ce qu’elle a en main pour réaliser ses rêves.

Derrière le mot “capacité”, j’entends les moyens propres, intellectuels, le pouvoir de s’imaginer les choses, mais aussi la capacité à mobiliser les autres. Il y a aussi les capacités financières et matérielles ; c’est ce que j’appelle nos réserves directement accessibles. Et par rapport à ce que l’on ne possède pas, comment s’entoure-t-on, comment cherche-t-on les compétences ailleurs ? Développer, c’est se marier avec le futur : partager le rêve de grandir ensemble ! À l’encontre du rythme actuel qui veut qu’on maximalise les résultats, se connaître demande un élan pour un retour vers soi, … Il faut prendre ce temps pour faire le point; se rappeler d’où l’on est venu, où on est aujourd’hui et, surtout, où on veut aller. Avec quels moyens et avec qui veut-on faire le trajet –relativement long– du changement ?

La découverte d’un monde inspirant

Fraîchement diplômé, je m’engageais à aller travailler dans un pays étranger, avec une culture différente de la mienne et des convictions autres sur la vie. Je venais avec ma double culture burundaise et belge, et, comme francophone, je m’installais dans un pays anglophone (la Tanzanie). Je m’attendais donc à un choc. Pour anticiper les blocages, j’ai suivi une maîtrise en sciences humaines. Ce n’est pas pour rien que ces études portent le nom de sciences sociales : nous renvoyant sur les orbites de nos valeurs, elles nous sociabilisent.

African Children go to church in the village Pomerini of the FrMais que savais-je vraiment de Kigoma? Très peu de choses en fin de compte ! Je savais que c’était une région en Tanzanie où le développement démarre lentement par rapport aux autres régions du pays. C’est peut-être cela qui m’a poussé à m’y installer. J’avais un rôle à y jouer. Je savais aussi qu’une mine de la région avait permis à nos ancêtres de se ravitailler en sel de cuisine. Par ailleurs, Kigoma se situe sur le lac Tanganyika, sur lequel j’ai fait ma thèse de biologie (sur le poisson). Je connaissais le métier de pêcheur : ses exigences, ses hauts et ses bas, les habitudes. Mais j’avais aussi beaucoup à apprendre. À commencer par la langue, la culture, les besoins et le faire ensemble. J’avais une vision pour cette Kigoma délaissée : qu’elle puisse devenir une région où les gens sont fiers d’eux-mêmes et de ce qu’ils sont. Je suis parti du principe que tout le monde a un centre, autour duquel gravitent des qualités et des talents avec une énergie interne, qui éveille ou endort jusqu’à déboucher sur une énergie extérieure qui alerte par un message de secours.

Je voulais, pour commencer, que les habitants comprennent que chacun d’eux avait l’avenir entre ses mains. Et que cette force individuelle pouvait déboucher sur une dynamique collective inspirante : le développement résulterait de leurs actions coordonnées dans un tout cohérent. Car, parmi les choses que l’on partage entre humains, le développement et le sous-développement arrivent en tête. Jamais la grippe ne demandera de quelle religion, de quelle couleur et de quelle obédience politique on est! Elle frappe, c’est tout! Il fallait donc travailler sur ces faits qui nous unissent pour avoir un crédit local; et la suite suivrait.

De l’idée à la réalité

Il fallait maintenant confronter avec le terrain l’homme que j’étais dans mes idées. J’ai d’abord observé et j’ai beaucoup écouté les gens.

Je suis arrivé avec ma mentalité européenne ; une nature qui pousse à grande vitesse. Mais ce n’est pas ça qui marche ici! Je me suis heurté au harakaharaka haina baraka, qui dit que trop de vitesse n’augure pas de bénédictions. Dans le partage avec les gens, j’ai appris que la vision de KICORA était bonne, mais que les gens avaient besoin de la comprendre et de l’intégrer.

C’est comme ça que j’ai appris à interroger le temps, et à lui soumettre mes questions… Et le temps m’a appris beaucoup de choses, comme la patience, l’insistance et l’assiduité… Des choses que je prenais pour acquises devaient encore se développer. J’ai appris à être l’enfant de ma communauté, le fils des parents inconnus, le frère de tout le monde… J’ai appris à être vieux dans la maison des sages. J’ai appris à être sage devant les plus jeunes. J’ai appris à être pauvre chez les pauvres, parce que leur venir en aide demande en tout de les comprendre.Lake Tanganyika, Tanzania

Ces gens travaillent dur, très dur, comme tout le monde. Toute la journée, ils sont dans les champs, la houe à la main. C’est au coucher du soleil qu’ils rentrent chez eux, foutus dans leur fatigue ! Hélas, après tant de siècles d’efforts, il n’y a aucune trace de progrès. De père en fils, la pêche est restée la même.

Mon plus se définissait donc au degré de l’écoute et des suggestions. J’ai suggéré KICORA. On l’a accepté, de même que moi-même son initiateur. Aujourd’hui encore, je suis le directeur du projet et j’ai la confiance des gens qui m’entourent. Je suis présent aux enterrements, aux églises et dans les rues. Partout où l’humain se trouve, j’y suis.

Je suis né et j’ai grandi catholique mais je me reconnais en l’islam et dans mes frères protestants. J’aime les langues parce qu’elles font l’objet de mon intégration. Je crois en un monde où la communication ouvre des portes. Je suis un passe-partout, capable partout de faire mon chemin. C’est là mon investissement.

J’encourage les initiatives et je donne de la valeur aux suggestions. La parole étant créatrice, si on répète à un enfant qu’il est un bon à rien il finit par le devenir, non pas parce qu’il est de cette nature mais parce qu’il intériorise les valeurs que la société lui inculque. Il est donc essentiel pour moi de valoriser les talents et de les faire émerger au lieu de les étouffer dans l’œuf.

C’est ainsi que je répète à mon équipe que, loin d’être une prison, KICORA est une serre où se développent des embryons qui doivent grandir et s’épanouir. J’encourage mon personnel à toujours faire de son mieux et surtout à prendre le ciel comme la seule limite à son destin.

Impact sur le développement

Je produis des services ; c’est là ma spécialité. Mais je ne suis pas spécialiste des produits finis. J’amène les gens à développer une part d’eux-mêmes ; ce sont eux les producteurs.

Quand les gens murissent la conscience de leurs besoins communs, lorsque chacun d’eux se rend compte que l’autre à des possibilités que lui n’a pas et vice versa, ils comprennent très vite l’importance d’unir leurs forces. Se marier avec le futur exige l’entrée en force de trois composantes : l’expérience du passé, l’état actuel des choses et la conception rêveuse de ce qui doit venir. C’est dans cette optique que Socrate définit le sens moderne du développement en exigeant de chaque acteur de se connaître soi-même avant d’engager autre chose.

 PROPOS RECUEILLIS PAR WIVINE HYNDERICK