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parole d’expert

Donner et aider

Antoon Vandevelde est professeur et doyen à la Faculté de Philosophie de la KU Leuven. Il est également chercheur au Centre pour l’économie et l’éthique où il s’intéresse à la rencontre entre philosophie et économie.

L’aide au développement est devenu la coopération au développement. Sans aucun doute parce que l’on se rend compte que donner et aider sont des actions très délicates. La réciprocité est la norme dans l’espace social. Des cadeaux qui ne peuvent être remboursés sont dévastateurs. On le voit en Belgique, les transferts entre le nord et le sud du pays ne suscitent pas la gratitude de ceux qui en bénéficient, mais plutôt de la rancune. On sent cette même rancune au niveau mondial. Au XVIe siècle, les pays arabes se situaient plus ou moins au même niveau de développement que l’Europe de l’Ouest. Aujourd’hui, des pays comme l’Egypte, la Tunisie et le Maroc ont soif de technologies, de techniques de management et d’investissements occidentaux. Parallèlement, des islamistes radicaux affrontent l’Occident et essayent désespérément de construire un sentiment d’estime de soi en faisant référence à un passé glorieux.

Autre exemple.  Pendant la période coloniale, le Congo a été exploité. Les gens travaillaient dans les mines et les plantations pour un salaire dérisoire. Les matières premières étaient importées en Belgique d’où elles intégraient l’économie mondiale. Aujourd’hui, le problème du Congo est sa marginalisation dans l’économie mondiale. Les plantations et les mines ont disparu. Il ne subsiste que l’exploitation artisanale de richesses naturelles. Si le Congo –et une bonne partie de l’Afrique noire– devait disparaitre demain, le reste du monde le remarquerait à peine. La problématique du développement concerne plus l’exclusion que l’exploitation. Le jour où les industries indiennes ont commencé à racheter nos hauts fourneaux, ou quand les exportations chinoises sont venues concurrencer nos produits, en d’autres termes, le jour où les flux commerciaux et de capitaux sont devenus réciproques, la Chine et l’Inde n’étaient plus considérées comme des pays en voie de développement. Elles ne veulent d’ailleurs plus de ce statut, quand bien même une bonne partie de leur population n’est pas ou peu intégrée dans les cercles de réciprocité de l’économie mondiale.

C’est la même logique au microniveau. Subsidier la consommation, en distribuant gratuitement du pain ou du riz par exemple, n’aide pas vraiment les gens en difficulté. Les organisations de microcrédit l’ont bien compris. En accordant des prêts remboursables, elles envoient un autre message: «Je te fais confiance. Tu peux le faire.» Et qui demande un crédit garde la tête haute, tandis que le mendiant la baisse.

Malheureusement, dans certaines situations, la réciprocité est impossible, ou du moins tout sauf évidente. L’aide urgente en est l’exemple le plus parlant. Lors d’une catastrophe, un tremblement de terre ou un tsunami, l’aide ne se fait pas attendre. La seule réciprocité qu’on peut y voir est très abstraite: “Le développement ne peut en aucun cas se construire sur le modèle de l’aide urgente” nous savons qu’un jour on pourrait être dans le besoin, et qu’on accueillerait volontiers une aide extérieure. Nous aidons les autres comme nous voudrions être aidés. Les situations de crise ne sont que transitoires. Le but est de répondre aux besoins les plus criants. Le développement ne peut en aucun cas se construire sur le modèle de l’aide urgente.

Le cas des pays et des peuples qui sont constamment dans le besoin est encore plus problématique. Le Niger ou le Mali du Sahel sont surpeuplés et n’ont pas de ressources naturelles. Ils n’ont pas d’accès à la mer et se trouvent donc loin des débouchés vers l’économie des pays riches. Hormis le tourisme, il y a peu de possibilités. Ces pays du Sahel pourraient en partie résoudre les problèmes des pays grisonnants, au marché de l’emploi déséquilibré. Mais les pays riches ne veulent pas de cette solution. Il est difficile d’imaginer comment ces pays pourront survivre sans aides –sous forme de cadeaux plutôt que de prêt–, en tout cas dans les années à venir. C’est comme s’ils souffraient d’un lourd handicap ou d’une maladie chronique. Chaque société bien portante met en place des mécanismes pour accompagner les gens en difficulté. Pour le justifier, on invoque le fait qu’ils n’ont pas choisi de naître ou de se retrouver dans une telle situation. Ou à nouveau: «Nous aurions pu être à leur place, ou, en cas d’accident, cela pourrait nous arriver.» Les gens qui “se trouvent sous perfusion” en permanence se sentent souvent superflus. Pensez seulement aux personnes du troisième âge, nécessiteuses, dans les maisons de retraite. Elles peuvent dire: «Nous avons donné toute notre vie». Et pourtant, la moitié d’entre elles souffre de problèmes existentiels. Pour les économistes, il va de soi que l’homme cherche à maximiser son intérêt personnel. Dans certains contextes, cela s’avère plus ou moins juste. Mais d’une manière générale, chacun ressent au moins autant le besoin de signifier quelque chose pour quelqu’un, d’échapper au vide du non-sens, de pouvoir se donner. Cela explique qu’une société bien portante mène des politiques en faveur de l’emploi des jeunes et soutienne le secteur socio-économique. Dans la même logique, un ordre mondial bien portant ne peut permettre de laisser dépérir des milliers de gens dans des camps de réfugiés déguisés, d’où il est impossible de s’échapper. Dans ces conditions, organiser des possibilités de migration tient probablement du devoir éthique.

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