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Portrait Jozef De Witte. “Après dix pas, l’horizon change déjà”

Portrait

Jozef De Witte. “Après dix pas, l’horizon change déjà”

Ancien directeur du Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme (CELCR)

On n’en croise pas souvent: des personnes très critiques avec un penchant prononcé pour l’optimisme. Jozef De Witte est de celles-là. «Par la confrontation des idées, nous allons de l’avant», estime cet observateur attentif des migrations et de l’égalité des chances.

Sa famille compte plusieurs membres engagés  faut-il y voir une tradition militante ? Ses études en psychologie et en criminologie cachent-elles un intérêt particulier pour les gens et l’injustice? «Rien de tout cela, admet-il. Je ne suis pas né avec la tolérance dans le sang. Lorsque, dans les années 70, un homosexuel partageait mon kot, ce ne fut pas évident. J’ai pris du temps pour développer ma vision. Mais ma situation confortable à la maison m’a donné une ouverture sur le monde. De la chance pure, pas le moindre mérite. J’ai reçu beaucoup de chances.»

Compter les bougies

Ces chances l’ont conduit le long d’un parcours inhabituel. De fabricant de meubles, il est devenu enseignant dans une école de la deuxième chance, ensuite responsable des fonds et de la communication chez Amnesty International, puis directeur de restaurants universitaires, et enfin secrétaire général de 11.11.11. «Étrange?, s’exclame-t-il. J’y vois une constante : la combinaison entre action sociale et management. Le côté social me permet de vivre mes engagements, tandis que dans la gestion, je mets toute ma passion en œuvre pour mettre des organismes sur les rails afin qu’ils puissent remplir leur rôle. Les organisations sociales et les administrations doivent à la société une gestion empreinte de sérieux, de stratégie et de rigueur budgétaire. Chez Amnesty, une employée comptabilisait pour chaque dépense le nombre de bougies qu’un bénévole devait vendre. Une question de conscience. Quand j’ai commencé à travailler au 11.11.11, l’organisation traversait une crise financière et organisationnelle profonde. Au CELCR, j’ai également dû prendre des décisions difficiles. Suite à ces expériences, je prends maintenant les choses plus sereinement et j’ai une plus grande conviction dans le fait que tout finit toujours par s’arranger.»

Au-delà des craintes

Pourtant, Jozef De Witte sait mieux que quiconque que le climat social n’est pas tout à fait favorable à son plaidoyer pour l’égalité des chances. «Les gens se sentent menacés par la mondialisation et la crise économique. Nos entreprises partent à l’étranger et des étrangers viennent chercher leur bonheur ici. Quand les certitudes s’estompent, il est naturel de se replier en terrain connu. Le CELCR doit bien entendu tenir compte de ce climat, mais ce n’est pas un institut de sondage. Nous sommes un gardien, un organisme indépendant chargé de surveiller la politique d’égalité des chances du gouvernement. Nous défendons les droits fondamentaux, et non les craintes de la société.»

En avant

Malgré les nombreuses violations, Jozef De Witte reste positif sur l’évolution de l’égalité des chances. «J’entends les gens dire que ça va de mal en pis. Mais c’est faux! Nous oublions qu’il n’existait pas de loi contre le racisme avant 1981… et que c’est seulement en 2003 que les droits des personnes handicapées ont été reconnus. J’ai encore connu des cafés avec un écriteau interdit aux Nord-Africains. On vient de très loin et je suis fier de ce qui a déjà été accompli. Aujourd’hui, le grand patron de la police est une femme. Et, il y a vingt ans, qui aurait osé rêver d’un mariage homosexuel?»

Monde déséquilibré

La question de la migration reste un point sensible. «Nous connaissons une migration déséquilibrée car nous vivons dans un monde déséquilibré. Qui veut arrêter la migration économique et politique, doit d’abord arrêter l’injustice qui en est la cause. Nous vendons nos poulets subventionnés au Sénégal, puis on s’inquiète de voir arriver des fermiers fuyant la pauvreté. Les subventions à l’exportation du sucre de betterave et les droits d’importation sur le sucre de canne : encore un scandale ! Le Nord entretient la pauvreté du Sud. La migration est un problème pour nous, mais pour le Sud c’est une solution. Le vrai problème pour eux c’est la pauvreté. Nous pensons toujours que nous pouvons dissocier les deux. Le raisonnement est simple: “Nous allons travailler à une politique de migration, si vous vous attaquez à la pauvreté”. Mais le Nord doit prendre ses responsabilités. L’Allemagne a injecté beaucoup d’argent à l’Est après la réunification car la situation économique asymétrique aurait généré une vague de migration ingérable. Plus il y a du développement, moins il y a de migration.»

Utopie ambitieuse

«Pendant des années, la Belgique n’a pas réussi à élaborer une politique de migration globale. En fait, je suis content que la NVA ait mis cette question à l’ordre du jour, car nous pouvons enfin ouvrir le débat. Je plaide pour la confrontation! Les principes établis par la première commissaire à la politique d’immigration, Paula D’Hondt (1989), sont toujours d’actualité. Selon ces principes, la loi s’applique à tout le monde, la participation est une condition à l’intégration (et non l’inverse!) et les différences culturelles méritent le respect. Mon rêve est que chacun puisse aller là où il le souhaite. Une utopie, dites-vous ?

Zéro décès sur les routes l’est aussi, non? Cela ne nous empêche pas d’être ambitieux. Une utopie, c’est comme l’horizon: après dix pas, il change déjà. Je comprends la xénophobie mais c’est tellement limitant et enfermant. Une société n’a rien à gagner dans la peur. Je choisi d’avoir confiance en la vie, même si de temps à autre ça m’en coûte.»

Nord-Sud

Jozef De Witte plaide pour une politique de migration durable qui va de pair avec une nouvelle forme de coopération au développement. «La coopération au développement doit être beaucoup plus axée sur le contexte global et ne pas s’attarder dans des projets. Le secteur doit travailler sur les causes des problèmes et amener des changements dans les structures sociales qui favorisent le développement. Lutter pour le droit à l’éducation, et ne pas seulement construire des écoles, par exemple. Ces dernières années, 11.11.11 s’intéresse de plus en plus aux politiques au Nord. D’autres organisations suivent la même trajectoire. Îles de Paix travaille à l’agriculture durable au Nord et au Sud et Oxfam nous fait réfléchir à l’impact de nos achats. Le Nord et le Sud doivent fixer un agenda commun. C’est pour cette raison que chez 11.11.11, j’ai remplacé les mots “coopération au développement” par “mouvement Nord-Sud”. Le secteur de la coopération doit toujours se réinventer ; l’innovation n’est pas l’apanage des TIC. Nos modèles doivent être adaptés à un monde en évolution. La taxe Tobin par exemple. Cette taxe de 0,01% ne touche pas à notre économie réelle, seulement notre économie virtuelle. En même temps, ce mini pourcentage peut changer la spéculation. Pour le CELCR, je suis toujours à la recherche de nouveauté. Faire la même chose qu’hier n’est pas suffisant!»

SYLVIE WALRAEVENS

 

Témoignages

Nikie Lapaire, ancienne collègue dans l’enseignement

« Jozef est un homme qui a plusieurs vies et qui compte plus d’heures dans une journée que les autres. Il sait diriger un projet et est tout aussi doué pour les travaux manuels. J’ai beaucoup aimé travailler avec lui. Il n’accepte pas facilement l’ignorance car il place la barre très haut. Il est très nuancé dans ses propos et reste à l’écoute des arguments de ses interlocuteurs. Sa capacité à toujours s’orienter vers des solutions est un grand atout dans sa position actuelle.»

Mieke Molemans, directrice du Mater Dei Instituut, Overpelt, ex-présidente du 11.11.11

« Jozef sait comment traduire les grands problèmes de société en exemples proches et identifiables dans la vie de tous les jours. Ça facilite la recherche de solutions et réduit le sentiment d’impuissance. On le sent très fort dans son dernier livre. J’ai de bons souvenirs de notre collaboration. Il sait diriger une organisation de manière transparente et cohérente. En plus, il a le contact facile, où qu’il se trouve.»

Said El Khadraoui, membre du parlement européen, ex-vice président du CELCR

« À ses débuts au Centre, Jozef a eu la lourde tâche de dynamiser une structure plutôt pesante. Et il l’a fait avec succès. Sous son impulsion, le CELCR a gagné en notoriété. Il est un peu têtu, mais remplit sa délicate fonction avec la finesse nécessaire. Son but n’est certainement pas de culpabiliser les gens mais plutôt d’anticiper les problèmes. C’est pour cette raison qu’il investit beaucoup dans un lien de collaboration fort.»

À lire

Enerzijds/Anderzijds. Over omgaan met discriminatie, diversiteit en migratie Jozef De Witte. Editions Lannoo Campus (2012).

Bio

1953

Né à Zwevegem

1972

Études en Psychologie (KULeuven)

1974

Études en Criminologie (KULeuven)

1981

Enseignant dans une école de la deuxième chance

1987

MBA à la Vlerick Business School

1988

Responsable des fonds et de la communication chez Amnesty International

1992

Directeur des ventes et du marketing des restaurants Alma (KULeuven)

1998

Secrétaire général de 11.11.11

2004

Directeur du Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme