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dossier

La pensée (et l’action) africaine

Qui sont les Africains et qu’est-ce qui les motive ? Des siècles durant, l’Occident a cherché à comprendre les manières de faire et de penser du monde sub-saharien. La pensée africaine fait recette dans les librairies, entre observations exotiques et analyses scientifiques. Peut-on encore aller un pas plus loin ? 

La relation entre la Nord et le Sud  n’a jamais été un long fleuve tranquille. Notre histoire commune est pavée d’incompréhensions et d’oppositions. Au fil des époques, l’esclavage, la colonisation, les ingérences post- et néocoloniales ont cristallisé l’idée de la supériorité de l’homme blanc. Le récent attrait, voire la fascination, pour les particularités africaines n’ont fondamentalement rien changé : le décor est à présent toléré, mais une collaboration efficace et le progrès ne peuvent venir que de méthodes et de cadres rationnels. Cette approche fait fi du critère le plus important pour installer une coopération durable : comprendre, valoriser et prendre au sérieux l’autre dans sa pensée, dans son action et dans son être. Bienvenue dans la tête et dans le cœur de l’Afrique…

Une Afrique plurielle

Le sujet de cet article fait froncer des sourcils mes interlocuteurs ; la sonnette d’alarme est directement tirée. Derrière mes bonnes intentions se cache un danger gros comme une maison : le biais très occidental qui voit l’Afrique comme un grand pays au style de vie homogène. Sabine Kakunga, responsable des programmes Afrique-Centrale au CNCD, lance sans attendre une série de questions : « Quelle Afrique voulez-vous découvrir ?  Celle qui existait avant la rencontre d’autres cultures ? Celle de l’esclavage ? Celle d’aujourd’hui ? L’Afrique des villes ou des villages ? Des chasseurs ou des paysans ? Des intellectuels ou de l’homme de la rue ? L’Africain et la pensée africaine n’existent pas. La diversité est énorme. » Le cadre dont nous allons prudemment questionner les limites est placé. À juste titre.

Mais d’où vient cette image uniforme du continent noir ? Et existe-t-il un lien qui unit tous les Africains et qui ne se résume pas à la couleur de la peau ? Koenraad Stroeken, professeur d’anthropologie africaine à l’université de Gand, répond aux deux questions. « Les Occidentaux voient de prime abord une série de ressemblances  superficielles comme les habits, les habitations ou les rituels. Ces éléments culturels partagés sont le résultat de nombreux échanges qui ont eu lieu sur l’ensemble du continent africain, mais pour les insiders la réalité est d’une diversité incalculable. Beaucoup de ces modèles reconnaissables trouvent leur explication dans la géographie, le climat et bien d’autres choses. On les retrouve également dans le reste du monde. Finalement, seul l’Occident, excentrique, fait exception. Au cours de son histoire, il a stimulé un nombre limité de ‘cadres d’expérience’ que l’on peut définir comme des manières de comprendre la réalité. Le cadre d’expérience dominant en Occident est l’individualisme extrême basé sur notre réflexion critique, qui place un individu seul face à un groupe, et la croyance selon laquelle une seule personne peut potentiellement détenir la vérité. Ce concept est en opposition totale avec le cadre qui régit les cultures africaines : celui de l’intelligence collective et d’une construction partagée et diversifiée de la connaissance. L’Occident, via des institutions, a conservé et répandu une pensée uniformisée, tandis que l’Afrique traditionnelle n’a jamais mis en place un tel système. La réalité africaine, sous toutes ses formes, est en opposition avec cette obsession occidentale de retrouver dans chaque société une forme d’universalité. »

« On trouve cette ouverture africaine à la diversité dans bien des domaines de la société. Alors que l’Ouest ne reconnaît que l’économie de marché, la démocratie parlementaire et un seul lien de parenté, différents systèmes économiques, politiques et de filiation se côtoient en Afrique. Économie d’échange, économie de marché, éleveurs, chasseurs, agriculteurs : il y a une place pour chacun. L’organisation politique décentralisée de peuples nomades coexiste avec des chefferies et des démocraties représentatives à l’Occidentale. On met ici le doigt sur une des caractéristiques principales de la vie africaine : la diversité. »

La communauté

Une fois le piège de l’uniformité dépassé, nous pouvons identifier, avec les précautions nécessaires, les structures sociales et les habitudes culturelles qui relient les Africains. Sabine Kakunga nous parle du lien entre l’individu et la communauté. « La survie de l’individu dépend de la survie du groupe. C’est une des différences majeures par rapport aux sociétés occidentales dans lesquelles des systèmes de solidarités alternatifs ont été introduits. La communauté transmet un nombre incalculable de richesses à l’individu, ce qui implique de grandes marques de respect. C’est dans ce contexte particulier qu’il faut replacer la dote par exemple. La dote renvoie au besoin de sécurité. Dans les sociétés traditionnelles, les liens familiaux garantissent cette sécurité ; c’est le système de référence. En Occident, et par extension dans les villes africaines modernes, la relation entre l’homme et la femme est centrale. Ils mènent leur vie comme bon leur semble en utilisant les moyens mis à disposition par la société moderne. Un cadre de référence plus large fait défaut. Dans des formes plus traditionnelles, l’unité du couple assure l’unité de la famille. Pour la préserver, des règles ont été introduites. Une analyse approfondie de l’équilibre au sein du couple est faite en amont et les éventuels points de discorde sont ouvertement abordés. L’homme a-t-il les connaissances suffisantes pour construire une maison ? La femme est-elle assez forte pour porter la famille ? En soi, la cérémonie de mariage ne tourne pas autour de l’argent, mais autour de la contribution de chacun à la relation. »

Donner c’est recevoir

La générosité typiquement africaine trouve ses racines dans le collectivisme, d’après Omar Bâ, consultant en politiques de diversité et en entreprenariat transnational. « Les Africains sont généreux car donner c’est aussi recevoir : cela confirme sa propre richesse. Cette richesse n’a de sens que si l’autre peut aussi en profiter. Dans l’Islam, la zakat n’est pas une simple aumône, mais un partage de la richesse. Le don a une valeur plus spirituelle qu’économique. »

La parole est d’or

Felix Kaputu, professeur au Massachusetts College of Art and Design, met également l’accent sur le lien entre collectivité et transmission orale de la connaissance. « De l’Égypte au Congo en passant par le Zimbabwe, aussi grande soit la diversité, la transmission orale est une constante. On discute des problèmes sous l’arbre à palabre, les histoires et les proverbes influencent les décisions. L’importance du parler vient de l’énorme respect que l’on porte aux ancêtres, qui restent partie intégrante de la société. On retrouve surtout cette transmission fidèle de la connaissance des anciens chez les plus âgés, mais les jeunes ont aussi développé leur propre voie. Cela explique la popularité de la radio et du théâtre. En radio, on écoute et on partage avec d’autres. Par le théâtre, les connaissances des anciens sont transmises. Cette transmission orale touche toutes les couches de la population, comme en atteste le rapport des intellectuels africains à la littérature. La valeur d’un livre se jauge sur le fait que ‘l’auteur a dit que…’. L’écriture est perçue comme une expression du mot parlé. C’est pourquoi les intellectuels liront un livre avec le plus grand respect et formulerons, au besoin, quelques ajouts. Il ne faut pas voir cela comme un manque d’esprit critique. Cela reflète l’idée selon laquelle ce qui est écrit donne un sens à la vie et que les mots décrivent la réalité concrète du quotidien, comme l’image de la femme, de l’homme ou de l’enfant. C’est pourquoi il faut en tenir compte. »

Visible et invisible

La transmission de connaissance et de vérité, de génération en génération, met en lumière le côté religieux des Africains. Sabine Kakunga : « Les paroles transmises tiennent leur valeur du fait que via les anciens, c’est la parole de Dieu qui est répétée. Aussi incroyable que cela puisse paraître, on est donc relié au divin par la tradition orale. »

La sensibilité religieuse est profondément ancrée. Alors que l’Occident a tracé une nette séparation entre le monde visible et invisible, beaucoup de cultures africaines laissent la place aux interactions entre le naturel et le surnaturel. « Le point commun entre les nombreuses religions africaines est la croyance selon laquelle l’invisible est présent dans le visible », explique Omar Bâ. « Alors que l’Occident transforme la nature au profit de son développement, les religieux africains ont tendance à ne pas dégrader leur environnement. Par exemple, avant d’abattre un arbre, les animistes vont demander la permission à la nature, étant donné que l’arbre abrite des esprits. Un guérisseur va utiliser le pouvoir des plantes, mais pas sans demander une forme d’autorisation. Il ne lui suffit pas de cueillir. »

« La relation avec l’invisible prend aujourd’hui de nombreuses formes, mélangée au christianisme et à la raison, et garde une influence très forte. Il n’est pas rare de voir les leaders politiques actuels se rendre chez les guérisseurs traditionnels en période électorale. La spiritualité est un état d’esprit, une manière de saisir l’humanité et son avenir. Avant, les anthropologues décrivaient cette disposition comme l’innocence africaine car ni logique, ni rationnelle. Aujourd’hui, on prend conscience qu’une vision spirituelle de l’homme et du monde est pleine d’atouts. »

Un roseau et pas un chêne

Koenraad Stroeken ne peut qu’approuver. « J’appelle la pensée africaine cosmologie plutôt que vision du monde. La cosmologie rend possible des adaptations en toute flexibilité et cela correspond tout à fait à la pensée africaine. C’est un roseau flexible, pas un chêne inébranlable. Par exemple, les relations de cause à effet s’expliquent autant linéairement que cycliquement. Un évènement peut s’expliquer par la sorcellerie : il existe une relation linéaire entre l’action du sorcier et le malheur. Un autre évènement trouvera son explication dans le lien aux ancêtres, une évolution naturelle sur laquelle on n’a pas de prise. »

« La cosmologie africaine est une sorte de sagesse, ou pour utiliser les mots de Valentin Mudimbe : une gnosis. C’est une connaissance plus profonde et plus large que la pensée rationnelle. Elle part de la tradition et se transmet à travers des rituels d’initiation. La signification de ces traditions et rituels se trouve dans l’expérience, le partage, les dénominations métaphoriques. La pensée africaine ne cherche pas la cohérence, le consensus ou l’approche critique, mais plutôt une manière de communiquer l’innommable et d’y participer. » Felix Kaputu regrette le manque d’instrument disponible pour conserver les traditions dans la société moderne. « Beaucoup d’intellectuels veulent garder un pied en Afrique car ils constatent qu’une vie équilibrée dans le monde d’aujourd’hui est possible tout en conservant les traditions. De plus en plus de jeunes font table rase de leur ‘Grand Passé’ car l’enseignement ne lui laisse plus de place. »

Homme et femme

Felix Kaputu reprend également les malentendus sur la relation homme-femme en Afrique. « Dans la tradition orale, l’homme et la femme reçoivent des rôles spécifiques pour garantir la survie de la famille. L’homme est le protecteur et le leader de la communauté. La femme est la gardienne de la parole, des fétiches, des forces et des secrets. Elle est aussi responsable de la maison, de la vie quotidienne et de l’éducation des enfants. Dans les traditions anciennes, ces rôles ont le même poids, mais, dans le monde occidental, cela a été interprété négativement par les spécialistes du genre. Beaucoup d’Africains, hommes et femmes, déplorent cette interprétation. Ils pensent que l’Occident a rompu l’équilibre entre hommes et femmes en introduisant un lien entre homme, argent et supériorité. Ce même lien a affaibli la relation parents-enfants. Des jeunes qui vont en ville gagner leur vie se sentent supérieurs à leurs parents, alors que dans la société traditionnelle, les enfants sont guidés dans la vie par leur père et leur mère. »

Sabine Kakunga est une féministe convaincue, mais elle n’est pas non plus d’accord avec l’interprétation occidentale de la relation homme-femme. « Dans la société traditionnelle, l’égalité totale n’existe pas, mais on traite la différence autrement. Pour commencer, la femme au foyer n’existe pas en Afrique. Le rôle économique de la femme est différent de celui de l’homme, mais elle n’est pas enfermée entre quatre murs : elle travaille aux champs et se rend dans les villages voisins. Mais l’apparition des villes modernes et la présence dominante de l’argent ont changé la relation homme-femme. À l’époque coloniale, les jeunes garçons ont été envoyés à l’école afin de prendre ensuite un poste dans le système monétaire. Parce que les tâches féminines n’étaient généralement pas rétribuées, les femmes sont de moins en moins considérées, et la relation avec les hommes en pâtit. Je ne plaide pas pour un retour à la situation traditionnelle, mais j’insiste sur le fait que la réalité est bien plus complexe que ce qu’on pourrait penser. »

Forme langagière

Le rôle du langage dans la bonne interprétation des pratiques ne doit pas non plus être négligé d’après Sabine Kakunga. « Si un homme africain surnomme sa fille ‘mama’, cela n’a rien à voir avec une réduction de son statut à la seule fonction biologique, mais cela représente plutôt une reconnaissance profonde de la valeur de sa fille. En l’appelant comme cela, il lui octroie à la fois pouvoir et protection. Les relations humaines sont très codées en Afrique et les nuances d’une langue peuvent occasionner de sérieux malentendus (voir l’encadré sur les moqueries). Dans certaines langues, appeler son enfant ‘mama’ lui assure un certain statut qui surpasse son rôle biologique. De plus, le contexte définit souvent ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Une pratique scandaleuse dans un petit village est souvent jugée banale par la diaspora. »

Sabine Kakunga ne pense pas que la pensée africaine traditionnelle soit en danger, mais elle espère que le dialogue entre les différents contextes africains (diaspora, villes, villages) sur ce qui est acceptable et sur ce qui ne l’est pas va pouvoir s’installer. « Je crains que les valeurs et les traditions soient vidées de leur sens et qu’on ne les utilise pour de mauvaises raisons. Le plus grand souci des parents africains est de voir leur enfant se sociabiliser et de le préparer pour la vie, afin que le groupe puisse continuer à exister. C’est plein de bon sens, mais on a besoin de critères pour garantir que cela se produise de manière égalitaire. »

La pensée, l’action et l’être africains restent une source d’inspiration pour les scientifiques, les acteurs du développement ou la diaspora. Pour l’Occident, l’ouverture à l’Afrique devrait se traduire en une découverte d’une panoplie de cultures et le refus de l’image très homogène encore souvent véhiculée. Pour la communauté africaine, le plus grand défi est de préserver son héritage tout en l’intégrant dans le monde moderne.

 

SYLVIE WALRAEVENS

 

 

Attention: Culture ≠ identité !

Identité et culture sont souvent citées d’un même souffle, mais il y a une différence essentielle. La culture est l’ensemble des pensées, symboles, rites et pratiques d’un peuple, transmis de génération en génération. Pendant la colonisation, les traditions culturelles africaines ont été brimées, et par la suite, souvent de manière plus subtile, cela a continué. Koenraad Stroeken : « Les régimes postcoloniaux ont défini le développement en termes nationalistes. Les groupes ethniques formaient une menace pour l’unité du pays.  Le président tanzanien Nyerere a donc donné vie à un ‘socialisme à l’africaine’, une idéologie qui, pour lui, collait à la peau du collectivisme africain. Une identité nationale était créée de toutes pièces, un drapeau et un hymne venaient dès lors confirmer l’unité du peuple. »

La solidarité interethnique a d’abord été taillée à l’échelle nationale avant de devenir un élément de l’identité africaine au niveau mondial (voir l’encadré sur la négritude). L’Union Africaine en est l’une des expressions. « Que l’île américaine d’Haïti soit membre de l’Union est à mettre en lien avec cette identité partagée, un destin commun d’oppression », nous dit Omar Bâ. « Dans le même esprit, la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud est aussi un ciment qui lie les Africains. Ces dernières années, de nombreuses critiques se sont fait entendre sur ces formes d’historiographies africaines qui affichent une fierté partagée d’avoir subi la colonisation plutôt que de partir de sa propre histoire et de sa propre culture. Une union africaine n’a de sens que s’il y a une union culturelle. Il faut apprendre à connaître les différentes cultures et à découvrir les dénominateurs communs : c’est la seule base légitime d’une identité africaine. La culture est le premier pas vers le développement. Celui qui n’est pas conscient de ses connaissances et de ses forces ne deviendra jamais autosuffisant. »

La négritude

group of african american college friends sitting on stairsLa colonisation culturelle et sociale sans précédent de l’Afrique par l’Occident a mis le continent noir sens dessus dessous. L’action combinée de l’Église, des États, de l’éducation et des médias a imposé la pensée occidentale dans d’immenses régions en Afrique. Dans les années 30, quand ce non-respect flagrant des cultures locales fut encore renforcé par le climat politique radicalisé en Europe, une série de philosophes africains de la diaspora se sont mis ensemble pour mettre en avant leur identité. Ils avaient tous souffert de l’oppression et du racisme et décidèrent de fonder leur mouvement de libération sur ce qui semblait être la source de ces injustices : la couleur de leur peau et leur culture. La négritude était née : l’Afrique locale et la diaspora pouvaient s’y identifier. Léopold Senghor, Aimé Césaire ou Léon Damas étaient les figures de proue du mouvement. Très vite pourtant, la controverse a secoué la communauté : quelle est la valeur de la race en tant que critère distinctif ? Finalement, la négritude restera une idéologie formée par une élite africaine exilée en Occident.

“Les relations humaines sont très codées en Afrique et les nuances d’une langue peuvent occasionner de sérieux malentendus.”

Les moqueries : tradition inchangée

De plus en plus de penseurs africains se demandent comment adapter leur passé et leurs traditions au monde moderne. Ils ne trouvent que peu d’intérêt pour le développement de leur peuple dans un copier/coller de la pensée occidentale. Omar Bâ, Peule d’Afrique de l’Ouest, remarque que les conventions sociales de ses ancêtres retrouvent une place de choix. « En Afrique de l’Ouest, les tribus voisines ont développé le concept de cousinage pour conserver la paix sociale.  Le cousinage est un type de relation qui appelle certains codes de conduite. Prenons l’exemple des moqueries : des railleries mutuelles, convenues et acceptées entre deux tribus. Par exemple, les Bâ (Peule) peuvent insulter les Djallo (Mossi), ce qui aura le don de les faire rire à coup sûr. Ces conventions ont été établies pour garder la paix sociale, politique et ethnique entre agriculteurs et nomades. Les moqueries sont sorties indemnes de la période coloniale et sont encore largement utilisées aujourd’hui. »