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Emmanuel Kabengele. Espérer au-delà de toute espérance

Savoirs du Sud

Emmanuel Kabengele. Espérer au-delà de toute espérance

Emmanuel est un justicier des temps modernes. Tombé dans la marmite quand il était petit, il est imprégné d’une force mobilisatrice qui ne le quittera plus : c’est l’ensemble de la société congolaise qu’il veut entraîner avec lui, vers un monde plus juste, plus équitable, où il fait bon vivre. Il ne compte pas œuvrer seul au changement : chacun peut, à son échelle, apporter sa pierre à la société nouvelle en devenir.

Garder le cap

2009-Emmanuel Kabengele Kalonji-©Frédéric Remouchamps-KeopsPour moi, l’espoir est une valeur capitale. C’est lui qui nous fait avancer, qui nous tient debout contre vents et marées. Force motrice, il peut aussi devenir source de marginalisation dans des sociétés envahies par le désespoir. C’est le sentiment que j’ai parfois lorsque je parle à mes concitoyens congolais. Je ressens un fatalisme général, comme si tout le monde avait baissé les bras. Et je le comprends : le pays va mal. Nous sommes l’une des régions les plus riches au monde en termes de ressources minières. Mais la population n’en profite pas. Les ressources sont exploitées illégalement par le canal de guerre. Aujourd’hui, les Nations unies sont présentes sur le territoire, pour stabiliser la situation. Mais rien ne change. Les Congolais se demandent : est-ce une stabilisation de l’instabilité ? Sécurisons-nous l’insécurité ? Les dernières élections (2011), marquées par des violences extrêmes, ont enfoncé un peu plus encore les citoyens dans un gouffre de désarroi et d’impuissance. Aujourd’hui, ils pensent que leur voix risque de ne pas compter, que les élections ne sont pas porteuses de changement. Moi, je voudrais que l’on continue à avoir de l’espoir contre toute espérance. Il faut espérer, même lorsque les éléments semblent ligués contre nous, même lorsque nous sommes les seuls à encore croire à un monde meilleur.

La divine comédie

destoyed tank in South SudanNous avons tous affaire à un certain nombre de contraintes, de menaces qui nous découragent. Les menaces ne viennent pas seulement de bourreaux que nous dénonçons (les autorités, les forces armées), mais également de certains citoyens ou de certains membres de notre famille, qui nous interpellent constamment sur la source de notre motivation : « Est-ce que c’est vous qui allez changer ce monde ? ». Il y a une phrase d’un musicien congolais, Koffi Olomide, qui dit en Lingala « TO ZA NA SYSTÈME YA LIFELO, MOTO EZO PELA, KASI TO ZO ZIKA TE » : « Nous sommes dans un enfer où les feux brûlent mais ne nous consument pas.»  La plupart des gens qui vivent dans l’enfer, qui sont brûlés au quotidien par les flammes et qui survivent, commencent à s’habituer à ces limbes. En bout de course, ils n’ont plus ni l’énergie ni la motivation de s’échapper. Et les personnes qui tentent de s’extraire de ce brasier subissent le découragement de leurs frères de bagne. La résignation générale veut aussi qu’il est perçu comme prétentieux d’aspirer au changement et, plus encore, de s’y atteler. C’est comme si le destin nous avait condamnés et que nous devions nous y soumettre. Mais je m’y refuse !

Agir pour ne pas (faire) subir

Je suis de ceux qui croient qu’il y a toujours quelque chose à faire. J’ai grandi dans un milieu chrétien, dont j’ai hérité un certain sens moral. Chez les catholiques, on dit « j’ai péché en pensée, en parole, par action et par omission ». S’il nous est donné d’agir, nous ne pouvons pas nous croiser les bras. Nous ne pouvons pas pécher par omission. C’est là que je trouve le lien avec le droit, bien illustré par le juriste français Antoine Loysel, qui affirmait : « Qui peut et n’empêche, pèche ». Si je vois qu’il y a un mal qui évolue et que je peux, par mes capacités, contribuer à éradiquer ce mal, il me faut intervenir. C’est pour cela que je suis devenu un combattant du droit. Et je pense que chacun peut, en fonction de ses capacités, se transformer en combattant.

Tailleur de pierres

C’est fort de cette confiance en mes congénères que je transmets mon message au plus grand nombre. Avec le Réseau pour la Réforme du Secteur de Sécurité et de Justice (voir encadré), nous sensibilisons les communautés au niveau local, nous aiguisons les consciences critiques de la base, pour que chacun apprenne à défendre ses droits. Car le meilleur défenseur des droits de l’homme, c’est d’abord l’individu lui-même. Et connaître ses droits, c’est déjà les défendre. Enfin, nous organisons une sorte d’éducation à la citoyenneté responsable, en particulier à l’approche des élections, pour que les Congolais ne se laissent pas voler leur voix. Nous avons une devise : « Sans conscience politique et critique du peuple, sans leader politique issu de la base, la démocratie ne sera pas possible ». C’est pour cela que nous travaillons les consciences et la responsabilisation des citoyens. En leur montrant ainsi tous les outils qu’ils ont à leur disposition pour changer le système, pour se faire entendre, pour façonner ensemble une société plus juste, les gens reprennent espoir, contre toute espérance.

Des figures de proue dans la tempête

Je retrouve alors cette énergie vitale si caractéristique des Congolais. Le Congolais est quelqu’un avec beaucoup de hardiesse, débordant d’idées et d’inventivité. Mis dans les bonnes conditions, il peut faire un travail formidable. Comme celui du Dr Mukwege. Comme celui d’autres grands défenseurs de la justice qui ont péri sur le champ de bataille. Je pense à Floribert Chebeya, grand militant des droits de l’Homme, directeur exécutif de la Voix des Sans-Voix. Il est mort en martyr, assassiné parce qu’il faisait son travail de défenseur des droits de l’homme. Moi aussi, j’ai connu des situations périlleuses. Ma maison a été incendiée à cause de mon activité. J’ai dû déménager avec ma famille à Kinshasa. Mais je n’ai pas perdu espoir. J’ai repensé au combat de ceux qui m’ont précédé, à toutes les choses qu’ils avaient accomplies. J’ai gardé la conviction que je pouvais faire quelque chose, à mon échelle.

Lève-toi et marche !

vaisselle plastiqueAujourd’hui, j’ai deux armes : le verbe et l’écrit. Je parle, je dialogue et j’écris, je rapporte. J’ai rédigé un rapport que j’ai intitulé « Processus de paix en RDC. Le rêve d’un sourd-muet ?! ». Nous avons des inquiétudes par rapport aux violences en RDC. Cela fait longtemps que nous sommes dans le processus de paix et, pourtant, nous ne connaissons toujours pas une véritable paix. Dans le jargon populaire à Kinshasa, on dit souvent qu’un sourd et muet qui dort, peut rêver que, demain, il va parler et entendre. Mais au réveil, il demeure sourd et muet. Il faut un miracle pour qu’il puisse retrouver ces sens. Je veux que les gens gardent espoir, même si les interrogations sur la pertinence de ce processus de paix sont réelles. Il faut questionner l’état actuel, mais ne jamais renoncer à parler et à entendre un jour. C’est pour cela que j’ai mis un point d’interrogation : pour que la paix ne soit pas un rêve, un miracle, mais le résultat d’un travail collectif.

Un jour, alors que je faisais part à un diplomate suisse de mon découragement face à la situation au Congo, celui-ci m’a répliqué une phrase que je n’oublierai jamais : « Lorsque vous prenez un bassin pour vider un grand lac, vous pensez n’avoir rien fait avec votre simple bassin. Car un seul bassin ne peut pas vider l’eau du lac. Mais si on mesure bien, on pourra voir que ce bassin a contribué à la diminution de l’eau du lac. Au moins, vous avez enlevé une petite quantité dans cette eau-là du lac. Et s’il y a plusieurs personnes, chacune avec son bassin, l’eau diminuera encore. Il faut poursuivre le travail. »

 

 PROPOS RECUEILLIS PAR CÉLINE PRÉAUX

Le projet

Emmanuel Kabengele coordonne le Réseau pour la Réforme du Secteur de Sécurité et de Justice, plateforme d’ONG des droits de l’homme et de l’éducation civique, qui collecte quotidiennement des données en matière de violation des droits de l’homme en République démocratique du Congo. Le Réseau gère une base de données à ce sujet, établit des rapports et des recommandations. Il veille aussi à la conscientisation et à la responsabilisation citoyenne à travers un travail de proximité dans différentes régions congolaises.