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La Bonne Puissance. À la recherche de ce qui nous unit

Une méthode rwandaise de gestion des conflits et de consolidation de la paix, imprégnée de la philosophie taoïste. La combinaison est inhabituelle, mais le mariage s’avère particulièrement fructueux. La méthode de La Bonne Puissance démure les catégories restrictives et renvoie l’homme à son essence. Un long voyage, mais un voyage libérateur.

À l’origine de La Bonne Puissance se trouve un homme remarquable. Laurien Ntezimana, théologien laïc progressiste, est un militant pacifiste couronné internationalement qui a payé son franc-parler et ses actions d’une peine d’emprisonnement et qui a déjà regardé plusieurs fois la mort en face. Il défend l’idée que la paix extérieure et la reconstruction matérielle ne sont possibles qu’à partir du moment où les gens trouvent la paix en eux-mêmes. « Il y a un lien organique entre ma propre santé et celle de la société » , dit-il. À la suite du génocide rwandais, il a adapté son approche en une méthode pluraliste qui infléchit les souvenirs amers du conflit en une façon de penser qui ne cherche pas ce que les hommes ont de différent, mais bien ce qu’ils ont en commun.
En mémoire de ses compagnons de route, Innocent Samusoni (tué pendant le géno¬cide) et Modeste Mungwarareba (décédé en 1999), il constitua en 2000 l’Association Modeste et Innocent (AMI) afin de poursuivre leur travail de réconciliation de manière structurée. Leur méthode, La Bonne Puissance, est un mode de vie qui ne s’acquiert pas en un clin d’œil, mais elle a déjà permis des avancées significatives et innovantes sur le terrain.

Changements 1 et 2

Laurien Ntezimana constate que la solution à la douleur est trop souvent recherchée dans la vengeance ou la punition, avec de nouvelles souffrances à la clé. Sa philosophie est radicalement différente. « Si nous oublions que nous sommes frères les uns des autres, nous devenons les victimes des victimes. Pour qu’une atrocité telle que le génocide ne se reproduise plus, il ne suffit pas de remplacer les chanteurs, il faut une toute autre mélodie. Un changement d’acteurs ou d’actions (changement 1) n’est que superficiel. Le système doit être repensé dans son ensemble. Nous appelons cela le ‘changement 2’. Mais un tel changement de système demande une évolution de conscience qui s’imprègne de la dimension verticale de la vie, de l’essence. Le système dans lequel nous fonctionnons reflète le niveau de conscience dans lequel nous nous trouvons. »

Quatre niveaux de conscience

La conscience humaine évolue à mesure que nous vieillissons, mais chaque so¬ciété se situe également à un niveau de conscience dominant. La conscience socio-culturelle (normes, concepts,…), est héritée de nos parents. C’est la phase de non-liberté. Le niveau ego-individuel se manifeste au cours de l’adolescence, lorsque nous confrontons nos propres normes à celles de la société. Cette contre-dépendance procure un sentiment de liberté et s’accompagne de beaucoup de violence. Le niveau de l’individu individualisé nous fait prendre conscience de notre essence propre ou des particularités qui font de l’autre un autre. Moi et l’autre, nous avons le même droit d’exister. À ce niveau, l’homme se met au service du bien commun ; il commence à ‘donner’. Enfin, le niveau de conscience ultime est appelé transpersonnel. Nous y dépassons les manquements afin de nous lier à la source de la vie, à l’essence. À l’instar de l’ampoule qui ne brûle que lorsqu’elle est liée à la source, l’homme ne fonctionne de façon optimale que lorsqu’il est connecté à l’être. Cette source de vie apparait sous forme de corps énergétique dans le monde physique via les egos individuels.
«Lorsque je suis relié à l’essence, la source de vie, je fais les bons choix. Je brise le cercle vicieux de la victimisation. C’est ce que nous souhaitons atteindre avec La Bonne Puissance : que les gens deviennent les acteurs de leur vie et pas des victimes. Quand je rencontre de la haine, je sais que je dois attiser l’amour. Quand j’ai peur, il s’agit d’une pro¬vocation de mon courage, de la même façon que l’on recherche la fraîcheur lorsqu’on a chaud. » L’homme n’acquiert pas automatiquement une telle conduite de vie. C’est pourquoi Laurien Ntezimana s’est plongé pendant des années dans le qi gong, une doctrine chinoise qui favorise la santé physique et spirituelle. «Le qi gong vous apprend à rester connecté à l’essence. Sur le terrain, nos animateurs rencontrent régulièrement des meurtriers. Afin de les armer contre la peur, le qi gong est une composante permanente de leur formation. Il s’agit d’un art de la survie. »

De la nourriture pour le corps et l’esprit

Pour atteindre le niveau de conscience où nous sommes en contact avec l’essence, La Bonne Puissance prévoit un programme global qui s’intéresse à la fois au corps et à l’esprit. L’entraînement physique s’appuie sur des exercices de qi gong. L’entraînement émotionnel s’attaque à la douleur et la transforme en une conscience renforcée. L’entraînement mental vide l’esprit de ses concepts ( ‘un homme n’est pas un Hutu ou un Tutsi mais avant tout un homme’) et l’entraînement spirituel enseigne comment se libérer d’une morale restrictive ou des classements. «Celui qui ne catégorise pas développe la faculté d’accueillir. De la même manière que le bloc neutre au Scrabble peut revêtir toutes les significations. Le principe de base de La Bonne Puissance est que ce qui nous unit est plus important que ce qui nous sépare. Chaque solution doit tendre vers cette unité essentielle. C’est la seule façon de ne pas repartir chaque fois à zéro. »

SYLVIE WALRAEVENS

Le processus de formation

Le parcours de formation à La Bonne Puissance, organisé par l’organisation AMI, comprend les étapes suivantes:

1. Identification d’une situation qui pose problème

Un exemple : Après le génocide, les habitations des suspects ont été détruites. Cela a entraîné pas mal de tensions. La solution, consistant à faire payer la souffrance subie, a créé de nouveaux problèmes. Le cercle vicieux de la victimisation devait être brisé.

2. Formation d’animateurs

Au sein des communautés ou groupes de projet identifiés, quelques individus sont sélectionnés et formés à La Bonne Puissance.

3. Formation de groupes

Les animateurs entraînés sont renvoyés vers leur groupe, où ils mettent en place un projet de formation pour apprendre aux autres membres à entrer en contact avec leur essence (développement vertical) et ainsi à opter pour des solutions durables.

4. Dispersion

Par un effet boule de neige, d’autres communautés et groupes sont impliqués dans le processus. Le regard neuf sur l’homme et la société se répand. Le but ultime est d’atteindre une masse critique qui gère le conflit différemment.
Les séances de formation durent 3 jours (séance de découverte), une semaine (base), ou neuf mois (intensif).

Les forces

La Bonne Puissance

  • va plus loin que le développement personnel à l’occidental, qui renforce l’ego. Elle donne un sens à la vie comme ensemble et vise le bien-être de la collectivité.
  • n’est pas une technique superficielle, mais tend à un changement de comportement irréversible et en profondeur.
  • agit sur toutes les dimensions de l’existence humaine et reconnaît ainsi la complexité du fonctionnement humain.
  • s’inspire à la fois de la tradition africaine et de la pensée orientale, ce qui lui donne une valeur universelle.

Les limites

  • la formation à la Bonne Puissance est un parcours sur le long terme, où des personnes sont en route et ne savent pas exactement où elles vont aboutir. Les Cadres Logiques et les bailleurs de fonds savent difficilement s’en accommoder.
  • les animateurs doivent continuer à se former en permanence et sont ainsi sans cesse en évolution. Ils ne peuvent transmettre que le niveau qu’ils ont eux-mêmes atteint.
Témoignage

Brieke Steenhof, Représentant local de Broederlijk Delen au Rwanda

«AMI est un partenaire intéressant pour Broederlijk Delen car il renforce la cohésion des groupes de paysans. Grâce à une meilleure compréhension mutuelle, les groupes sont plus motivés à combattre ensemble leurs problèmes quotidiens, comme la sécurité alimentaire. Le soutien fonctionne aussi dans l’autre sens : les communautés qui collaborent déjà améliorent leur cohésion en échangeant sur leurs émotions ou autour de thèmes psycho-sociaux. AMI travaille au renforcement intérieur et personnel des communautés pour offrir une base solide sur laquelle construire des perspectives d’avenir. J’ai rencontré des groupes qui traitaient diverses thématiques : la cohabitation entre rescapés du génocide et anciens détenus ; la résolution pacifique des conflits familiaux ; les services de soins de santé mentale par la communauté auprès de personnes traumatisées ; l’apaisement des rancoeurs pour ceux qui se sont fait voler une grande partie de leurs biens pendant le génocide et qui ne pourront jamais retrouver ce qu’ils ont perdu. Les participants m’ont raconté à quel point les sessions constituaient un véritable soutien dans leur cheminement. Beaucoup attendaient depuis 20 ans une solution pour pouvoir décharger leurs peines de manière si pacifique. Mais le processus est long et ils disent eux-mêmes qu’ils viennent juste de sortir de la classe maternelle. Pour une guérison totale, ils doivent encore suivre l’école et l’université. »

Une anecdote

Un dessin vaut parfois mieux qu’un long discours. Pour mieux comprendre à quoi l’essence fait référence, Laurien Ntezimana nous partage son expérience. «Pendant le génocide, je me suis retrouvé nez-à-nez avec un homme qui pointait son fusil sur moi. Tout individu normal est alors pris de sueurs, son corps se raidit, sa vue se trouble et il sent son énergie l’abandonner. Mais j’ai ouvert mon corps tout entier, mes mains, mes cuisses, mes yeux, afin que l’énergie se libère et me parcourt. J’ai retrouvé mon souffle et commencé à parler. Ma peur s’est évacuée et j’étais à ce point lucide que je suis parvenu à dissuader mon agresseur. Ma force intérieure a fait en sorte que cet homme n’appuie pas sur la gâchette. La peur réside dans l’ego car l’ego projette sans cesse. L’essence se situe toujours dans le présent. La distance entre l’ego et l’essence crée le stress. Celui qui reste dans le présent fait s’arrêter le temps. »

Les six clés de la bonne puissance

Outils La Bonne Puissance 2La Bonne Puissance résume sa doctrine en six clés. Il s’agit, pour ainsi dire, des formes d’expression de la conscience élargie. Pour chaque clé, une approche spécifique est prévue.
Énergie : via des techniques respiratoires, des habitudes alimentaires, la maîtrise du stress et l’auto-guérison
Maturité : via l’évolution des niveaux de conscience
Harmonie : via l’étude des relations (verticales et horizontales)
Créativité : via une formation à l’art de permettre
Synergie : via des méthodes visualisant comment un groupe fonctionne (fenêtre de Johari, arbre de vie, etc.)
Fécondité : via le concept du train-the-trainer