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Portrait

François Yarga. “Nous devons nous lever sans attendre l’aide”

François Yarga. Directeur de Microfinance & Solidarité Taan Yama

François Yarga lance son cri comme un appel à l’Afrique : « nos populations doivent se lever, prendre leur destin en main, agir. Rien ne sert d’attendre l’aide extérieure. Les forces sont en nous ». Posé, il vous explique ensuite combien l’aide extérieure peut pourrir un projet lorsqu’elle arrive trop tôt, renforçant les mécanismes de dépendance plutôt que l’autonomisation.

C’est l’une des caractéristiques essentielles de François Yarga : sa foi inébranlable en chacun, en la force du groupe, de l’équipe. « Lorsque l’on dépend de l’aide pour initier un projet, on ne fait rien tant qu’elle n’est pas là. Cela n’a aucun sens. Les urgences sont là : économiques, sociales, environnementales. Encore attendre ne fait qu’empirer les choses ». Pour autant, l’homme n’est pas sectaire, toute aide est la bienvenue. Mais elle ne peut s’envisager que lorsque la population s’est prouvé qu’elle pouvait mener à bien ses propres projets en comptant d’abord sur ses propres forces. Lorsque la population a passé cette phase, alors seulement, elle s’acharne à trouver les ressources nécessaires pour faire aboutir les choses.
Ce crédo, François Yarga l’a développé à travers ses différentes actions sur le terrain. Son parcours, il le commence à l’âge de vingt ans avec le projet Zanu. Plus de 1 000 jeunes Burkinabè sont invités à suivre des formations sur l’étude du milieu, sur les techniques d’alphabétisation et sur la gestion de projets afin de devenir animateur communautaire dans les campagnes. Séduit par cette idée, François Yarga se lance. Deux ans plus tard, il lance l’association Base Fandima dont l’objet est le reboisement et l’ouverture du premier centre d’alphabétisation pour adultes. Il n’a que 22 ans.
Avec des moyens extrêmement réduits, l’association plante 1 000 arbres en 1998, 2 000 en 1999, puis grâce à un financement accordé par Tree Aid, elle passe à 30 000 plants par an à partir de l’an 2000. Depuis, ce sont plus de 300 000 arbres qui ont été plantés dans la région. Non sans mal car les tabous sont légions : « la légende voulait que celui qui plantait un baobab devait mourir peu de temps après. Il nous a fallu montrer l’exemple, prouver que ces tabous n’étaient que superstitions ». La sensibilisation s’effectue en collaboration avec l’imam de Nagré, El Hadji Guitanga Issaka, et les plus jeunes qui peu à peu transforment les mentalités. « Le changement de mentalité nécessaire est très progressif. Il ne faut pas heurter la population dans ses croyances, il faut lui démontrer patiemment une autre réalité. Et recommencer encore et encore… ». Il nous invite à observer le paysage actuel qu’il nous fait comparer aux photos prises à l’époque. L’évolution est saisissante : l’image sahélienne classique a cédé le pas à un couvert arboré infiniment plus dense. En parallèle, durant toutes ces années, il met en place sa succession, toujours avec l’imam du village qui deviendra lui-même arboriculteur. Aujourd’hui, épaulée par l’imam et les conseils réguliers de François, une équipe de jeunes se démène pour poursuivre l’action.
IMG_8061En 2000, à partir de la ville de Fada, François Yarga lance une activité de microcrédit en créant de toutes pièces l’association Microfinance & Solidarité Taan Yama. Le tout est envisagé avec professionnalisme, même si les moyens sont encore une fois très réduits, à peine 2 millions 900 mille CFA (±4 420,00 €) prêtés par la banque BACB. Le miracle a lieu, la population réagit positivement et le premier prêt bancaire est intégralement remboursé en quatre mois. La recette ? François Yarga connaît les pièges du microcrédit et redoute les mécanismes de surendettement : « il n’était pas question de faire du micro-crédit classique et notamment de financer des biens de consommation durable. Le micro-crédit se devait de valoriser la croissance économique. Nous voulions que les gens investissent dans leur futur avec par exemple des achats d’outils, de stocks ou le développement de nouvelles activités. Malgré la grande pauvreté de la population, cela a fonctionné. » Avec solennité, il nous montre les comptes de l’association en 2012. Une colonne attire notre attention, celle des retards de remboursement qui indique un beau zéro. « La population qui travaille avec nous a compris la règle du jeu », dit-il simplement avec un grand sourire. « Elle se prend en main. »
En 2008, démarre le projet de la micro-épargne. Sur deux des marchés de Fada, une guérite abrite un délégué de l’association qui récolte l’épargne des marchands et des marchandes. Parfois rien… 200 CFA tout au plus, à peine 30 cents d’euro. Mais encore une fois la population joue le jeu : elle accepte le principe du contrat : l’épargne ne peut être retirée qu’à partir du moment où un montant fixé à l’avance est atteint, montant qui doit servir, encore une fois, à de la création de revenus : achat d’un établi, d’outils, de stocks plus importants, de nouvelles denrées… Les bénéficiaires sont ravi(e)s : « Si nous gardons l’argent en poche nous ne parvenons pas à l’économiser. Il nous brûle les poches » rigole l’une d’elles. « Avec la micro-épargne, j’ai pu agrandir mon établi et acheter plus de stock, mon revenu journalier a doublé » poursuit-elle. Un autre nous ex¬plique qu’il était seulement distributeur de viande, mais que depuis l’achat de son établi et des outils, il peut désormais faire lui-même la découpe et augmenter sa marge. Peu à peu, le virus de la micro-épargne se répand sur les marchés, grâce à la confiance qu’inspirent François et ses délégués.
C’est l’une des grandes vertus de François Yarga : sa capacité à transmettre une éthique forte à son équipe. Avec des résultats qui montrent une véritable appropriation. Chacun fait sienne une valeur clé : la confiance, l’honnêteté – « Si tu n’es pas honnête pourquoi les marchands te feraient-ils confiance ? », la justice, le respect – « Si tu n’a pas de respect pour toi-même comment peux-tu respecter l’autre ? » – et taquine le chef qui choisit de « mettre son temps et son éner¬gie au service de l’œuvre ». Alors qu’il est connu et apprécié pour sa douceur, sa politesse et le respect constant qu’il a pour les autres – surtout les plus démunis –, cette notion particulière, presque occidentale de la “perte de temps” est pour lui inconcevable. Il y a tant d’urgences, tant de choses à faire. Rien d’étonnant si pour lui le travail c’est ici, maintenant et tout le temps.

PIERRE BIÉLANDE

Bio

1975

Naît à Koala au Burkina Faso

 

1995

Participe au programme ZANU de formation sur l’étude du mi­lieu, les tech­niques d’alpha­bétisation et l’élaboration de projets

 

1996

Devient ani­mateur com­munautaire de développe­ment à Nagré

 

1997

Crée l’Asso­ciation Base Fandima pour le reboise­ment et lance le premier centre d’al­phabétisation pour adultes

 

2000

Démarre l’activité du micro-crédit

 

2004

Obtient l’agré­ment pour l’association Microfinance & Solidarité Taan Yama

 

2007

Obtient la licence profes­sionnelle en management local et déve­loppement de projets à l’Institut Afri­cain pour le management

 

2008

Démarre le projet micro-épargne

 

2010

Conclut un partenariat avec Entre­preneurs du Monde pour le projet de micro-crédit et de micro-épargne.

Témoignage

Marie Forget, Microfinance Sociale pour Entrepreneurs du Monde au Burkina Faso

«C’est un vrai plaisir pour moi de travailler avec François et de l’appuyer dans la consolidation d’ABF. Il a non seulement de grandes qualités professionnelles notamment pour motiver et accompagner son équipe mais également des qualités humaines qui font de lui un homme sage. François se décrit souvent comme un africain de la nouvelle génération et souhaite, tout en conservant la sienne, apprendre des autres cultures. La force de son engagement en¬vers les communautés de base et son humilité m’impressionnent souvent. Il aime dire que dans la vie, la vraie richesse se trouve dans l’échange et le partage avec l’autre. »

La micro-épargne

Portrait. François Yarga 2 Le principe de la micro-épargne est de permettre à la population de former un petit stock de capital pour la mise en œuvre d’un projet d’augmentation de revenus. La faiblesse du système est liée au fait que l’association Microfinance & Solidarité Taan Yama ne peut prélever un montant, si minime soit-il, pour financer les frais de fonctionnement. Ceux-ci doivent être pris en charge par un soutien public ou via des ONG étrangères. La force du système vient de ce que les gens s’approprient leur devenir à travers des objectifs qu’ils définissent eux-mêmes.

Témoignages

Moyenga Abdoulaye, premier adjoint au maire de la commune de Fada N’gourma

«Des hommes tels que François sont indispensables pour le développement, il en faudrait beaucoup plus, capables de motiver, d’encadrer des associations telles que Microfinance & Solidarité Taan Yama. Ce que je crains le plus ? Le voir partir vers Ouagadougou. Ce qu’il installe doit murir avec notre collaboration. Cette manière de collaborer avec la population doit en inspirer d’autres. Si Ouagadougou a besoin d’hommes comme François, nous en avons besoin bien plus encore. »

Tankoano Souampa Christophe Stanislas, coordinnateur du Programme ADELE

«François Yarga croit en ce qu’il entreprend. Il cherche constamment le meilleur en interrogeant les acquis, les forces et faiblesses. Il aime également innover et l’évolution de sa conception de la micro-finance du début à ce jour en témoigne. Il est tenace et parfois titille. Sa faiblesse est de n’avoir pas, notamment pour des raisons financières, recruté des collaborateurs capables de nourrir la contradiction en interne. Par contre, il cherche conseil et sait intégrer les critiques à ses actions. Sa force est d’être parti des besoins réels des producteurs et productrices afin de bâtir avec eux un projet et une vision. »