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Développer ? coopérer ? déléguer ? échanger ? Sens et non-sens de l’envoi de coopérants au Sud.

Les missionnaires ont disparu, à quelques derniers Mohicans près. Mais le Nord n’a pas pour autant rapatrié ses agents de développement de l’autre côté du tropique du Cancer. La Belgique compte aujourd’hui plus de mille coopérants en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Qu’ont-ils à ap¬porter, à l’heure où les discours sur l’aide insistent toujours plus sur les notions de responsabilisation ? Voyons com¬ment le métier a évolué… et réfléchissons déjà à demain.

Depuis les années 80, le secteur de la coopération au développement s’interroge régulièrement sur la nécessité d’envoyer des expatriés. Qu’est-ce que cette présence physique procure qui ne pourrait provenir des ressources locales ? Encore aujourd’hui, certains coopérants imaginent que la réussite d’un projet est le résultat direct de leur seule intervention, tandis que les locaux oublient de valoriser leurs capacités et leurs potentiels. Mais l’intérêt pour un nouveau paradigme grandit : s’appuyer sur les connaissances et les pratiques de la communauté et rechercher collectivement des solutions. L’échec de bon nombre de projets s’explique d’ailleurs par la prémisse bancale selon laquelle ‘ce qui marche chez nous, marchera aussi bien là-bas’. Expertise et compétences prennent trop de place dans cette vision. Une approche technicienne ne pourra jamais refléter la complexité de la réalité et elle sous-estime le rôle majeur que les interactions humaines jouent dans la réussite d’un projet ou d’un programme.
Les ONG et les gouvernements occidentaux doivent-ils s’aventurer sur le terrain des relations humaines, déjà si complexes sans barrière culturelle ? Si les échanges, le respect et la compréhension mutuelle sont décisifs, pourquoi ne pas laisser le développement aux mains des locaux, qui, de plus, ne vivront ni choc culturel ni bouleversement psychologique…

Diaspora d’experts

collaboration internationaleLa Coopération Technique Belge (CTB), branche exécutive de l’aide bilatérale gouvernementale, emploie 272 expatriés, dont une septantaine d’assistants junior. On y retrouve beaucoup de nationalités différentes, en ce compris un nombre croissant d’expats originaires d’un pays du Sud. Krista Verstraelen, directrice des ressources humaines à la CTB : « Pour chaque engagement, on étudie consciencieusement quelles sont les expériences et compétences requises. On aimerait réduire le nombre d’expats et donner plus de responsabilité au Sud. On ne recherche un candidat étranger que si on ne trouve pas la compétence technique ou l’expérience internationale sur place. En pratique, la probabilité qu’on trouve cette expertise sur place est plutôt faible et, souvent, nous n’avons pas le temps de d’abord former des locaux. Mais le problème se situe ailleurs. Des pays comme la Belgique se sont forgés une belle réputation en santé publique. Beaucoup de gens viennent se former ici pour après, idéalement, retourner dans leur communauté. Ca deviendrait vraiment du capacity building. Au niveau mondial, on voit plutôt une diaspora d’experts : des hauts diplômés qui ne repartent pas car ils vivent et travaillent dans de meilleures conditions. Par exemple, seule une petite minorité de docteurs congolais rentrent chez eux. Devrions-nous le leur reprocher ? Attend-on d’eux qu’ils soient plus idéalistes que nous ?
Parfois, choisir du personnel local est judicieux, surtout dans des pays difficiles comme le Mali ou le Niger où, pour des questions de culture et de sécurité, atteindre les populations isolées est délicat. On veut éviter ces obstacles en formant et en engageant des nationaux. Mais, par la suite, ce personnel qualifié est souvent peu enclin à se déplacer vers une région reculée ; il préfère rester dans les grandes villes, au confort plus élevé. »

Vouloir pêcher

Gautier Brygo, coopérant français basé au Maroc pour Echos Communication, reconnait le problème. « La formation ou le renforcement des capacités n’ont de sens que si les gens sont vraiment motivés par le développement de leur région, par exemple, par la reprise et l’optimalisation de la terre familiale. Pas mal de locaux formés par des expats dans le cadre d’un projet partent ensuite vendre leurs compétences ailleurs. Et le projet s’effondre. Je plaide pour que, au lieu de donner un poisson ou même d’apprendre à pêcher, on aille un pas plus loin : faire naître une conscience et une motivation profonde pour la pêche. Les gens ne doivent pas suivre une formation juste pour améliorer leur CV, mais ils peuvent devenir une source stable de développement local. Les grandes organisations cherchent à lancer de nouvelles activités, mais celles-ci reflètent trop peu souvent les motivations des gens. C’est le cas aussi pour les investissements occidentaux au Sud. »
Les pays occidentaux se plaignent souvent de la faiblesse des politiques de certains pays partenaires, remarque Serge Beel, responsable du volet Sud chez 11.11.11. Mais ils ne peuvent admettre qu’ils ont peut-être contribué à l’affaiblissement de structures nationales. « En attirant des gens dans des organisations de coopération, nous avons vidé certains États. La fuite des cerveaux constitue, à long terme, une dynamique néfaste pour les pays fragiles. »

Peur des responsabilités

Que la CTB reste l’employeur dans bien des projets inquiète Krista Verstraelen. Elle constate que les partenaires locaux ont peur de prendre plus de responsabilité. « La responsabilité mutuelle de la Déclaration de Paris prend très très lentement forme, bien qu’on note effectivement une évolution. Mais l’absence des profils recherchés ou les hésitations du Sud n’expliquent pas tout. Le manque de personnel local vient aussi de la complexité du système belge pour l’engagement d’étrangers. Les procédures ne sont pas adaptées pour recruter facilement au niveau international. »

Ouvrir des cages

D’après Gautier Brygo, tout le système est paralysé à cause des visions trop étroites du développement et de la coopération. « C’est un système de dépendance, de besoin et d’aide, de dons et de conditions. Certains consultants ou fournisseurs vivent même des asymétries créées par les mécanismes de l’aide. Les partenaires du Sud sont pris au piège et s’enferment dans la vieille conviction que les compétences, la richesse et la réussite sont l’apanage des pays occidentaux et que le Sud ne eut dès lors pas résoudre seul ses problèmes. Face au désarroi, un coopérant peut être déterminant. Il peut ouvrir la cage de la soi-disant incapacité et stimuler les gens. Il est légitime de le faire en tant que personne externe ; sans lui, la vie continue comme avant. Faire prendre conscience aux gens qu’ils ont la solution ne demande pas de compétences techniques particulières, mais une grande dose de savoir-être. »

Contrôle : entre participation et neutralité

contentSi l’on forme et motive des gens pour qu’ils s’investissent dans le développement de leur communauté, a-t-on fini son devoir ? La présence d’un expatrié occidental devient-elle de facto superflue ? Pas pour Serge Beel. « La coopération au développement utilise des moyens publiques. La transparence et la justification des décisions déterminent en grande partie la crédibilité du secteur. Ça ne veut pas dire qu’il faut effectuer ces contrôles de manière autoritaire. Un coopérant a tout intérêt à communiquer sainement sur les questions financières et à mettre en place des méthodes de travail participatives. Utiliser des outils qui favorisent la transparence peut être une forme de renforcement des capacités, à condition que le partenaire en ait une perception positive. Les relations interpersonnelles sont ici d’une importance capitale. »
Pour Krista Verstraelen, on ne peut pas passer à côté de l’obligatoire contrôle des moyens mis à disposition. « Notre régime financier a évolué dans contexte occidental et est très lourd, en ce compris les formalités et les restrictions. La mise en place d’un contrôle externe n’a rien à voir avec le niveau de fiabilité ou de sérieux du personnel international ou local. Simplement, un contrôle n’est crédible que s’il est réalisé en toute indépendance, par quelqu’un qui n’a pas d’attache sur place. Un expatrié peut plus facilement garder sa neutralité qu’un local qui est approché de toutes parts. Les pressions peuvent être très fortes. »

Développement sans expats

Le secteur de la coopération regorge de diversité. L’ONG belge Solidarité Socialiste a pris une décision sans appel concernant la présence de coopérants. Depuis 2008, elle n’envoie plus d’expats dans les pays du Sud. Pour Véronique Wemaere, directrice de Solidarité Socialiste, c’est une question de responsabilisation et d’ownership. « Nous avons mûrement réfléchi ce choix. Quand les partenariats ont évolué vers le renforcement des capacités, au lieu des interventions purement techniques, nos expatriés ‘classiques’ sont devenus coordinateurs, apportant un appui administratif et matériel et assurant le suivi. À la fin des années 90, et en accord avec nos partenaires, nous avons poussé plus loin la décentralisation car, par leur ancrage sociétal, nos partenaires ont davantage de légitimité et de maîtrise du contexte pour pouvoir répondre aux véritables besoins. On a juste gardé un représentant dans certains pays. Les partenaires devenaient les acteurs principaux et finançaient des microprojets des communautés locales avec des fonds délégués. Notre collaboration se base sur des règles et un cadre communs qui ont été établis, et qui sont régulièrement évalués, en concertation avec tous les partenaires de chaque pays. Finalement, les fonctions administratives du bureau de coordination ont également été parfaitement reprises par les partenaires. D’autant plus que les nouvelles technologies permettent une communication rapide et donc une réelle proximité. En 2008, le programme remis par Solidarité Socialiste à la DGD ne reprenait aucun profil d’expatrié. »
« Les risques liés à cette forme avancée de responsabilisation sont limités par le travail en réseau dans chaque pays. Le partage de connaissances et d’expériences engendre des apprentissages collectifs. C’est la base de notre approche que nous avons approfondie en utilisant des budgets ‘autres formes d’envoi’ pour envoyer des ressources humaines du Sud vers le Sud, du Nord vers le Sud et du Sud vers le Nord. »
« Il existe une collaboration très étroite entre les partenaires d’un même pays. Ils gèrent et suivent le programme de manière collégiale. Au niveau international, les grandes modalités de partenariat avec Solsoc et les grandes lignes stratégiques sont discutées et validées par tous les partenaires. Notre coopération reste forte et participative. Beaucoup de nos collaborateurs se retrouvent fréquemment sur le terrain pour mener des activités de renforcement des capacités, de plaidoyer ou pour mener le suivi et les contrôles nécessaires et obligatoires. Les échanges entre les différents pays partenaires apportent une nouvelle forme de croisements qui ne reposent plus uniquement sur l’axe Nord-Sud. Bien qu’initialement certains partenaires craignaient le départ des expatriés, les réactions sont aujourd’hui unanimement positives. Les résultats de l’enquête internationale menée par Keystone, à laquelle nous avons participé, indiquent une satisfaction générale sur la qualité de la communication et de la relation de partenariat. »

Mascarade

Pour Gautier Brygo, une coopération au développement à distance n’a pas d’avenir. « Financer des partenaires locaux et, par la suite, marcher à la confiance ne fonctionne que si vous avez d’abord construit une relation solide sur le terrain. Avec un partenaire marocain, on ne travaille pas de la même manière qu’à Bruxelles. Les mauvaises habitudes héritées de la coopération à l’ancienne reviendraient au galop : les bailleurs se verraient servir une petite mascarade à chaque fois qu’ils demandent des nouvelles. Ici, tout est politisé. Pour apprendre les manières de faire, il faut être sur place. Les contacts physiques et la proximité font la différence. Pas en premier lieu pour exercer un contrôle ; cela rentre dans un nouveau paradigme de coopération qui privilégie les relations humaines. »

Extravagance

La qualité de la relation : c’est là que naît ou qu’échoue la légitimité d’un coopérant. Gautier Brygo se rend bien compte de l’impact que son mode de vie peut avoir sur ses relations et sur la réussite de la collaboration. « Je suis différent d’eux et je vais le rester. Mais chaque expat peut fournir de petits efforts qui ne trahissent pas sa propre identité. Je n’habite pas dans un quartier cossu d’expatriés : pas de villa avec piscine. Mes enfants suivent l’enseignement (privé) marocain. Je fais mes courses comme le Marocain moyen et je ne me perds pas dans des loisirs extravagants dont l’homme de la rue ne pourrait que rêver. C’est une question de crédibilité. Si il n’y a pas de cohérence entre ton engagement et tes choix de vie, cela ne fait que confirmer le ‘malentendu bien entendu’ : on est d’accord car on est partenaires, mais entre les lignes les incompréhensions s’accumulent. Un coopérant doit avoir un côté indigène, il doit vivre au rythme du pays et non s’installer pour une durée prédéterminée dans une bulle remplie de luxes qu’il ne pourrait s’offrir chez lui. »

Missionnaire

dernierepage_catherinePIRETImmanquablement, l’image du bon vieux missionnaire nous vient à l’esprit : présent et concerné de tout son être. Il n’occupait pas un emploi, ni ne faisait de l’aide au développement. C’était l’oeuvre de toute une vie. L’idée n’est pas de copier ce vieux modèle, d’autant qu’ils n’étaient pas tous tendres, mais peut-être vaut-il mieux y réfléchir à deux fois avant de tout jeter par-dessus bord. Le carriérisme de certains coopérants, qui voient une mission comme une ligne en plus sur leur curriculum, dérange Serge Beel. « La professionnalisation est évidement appréciable, mais l’engagement est essentiel. Du missionnaire, je conserverais volontiers cet engagement, même si le statut d’autorité qui y était parfois attaché n’a plus sa place aujourd’hui. Le comportement du coopérant construit ou détruit la collaboration. Dans notre mission, qui est de renforcer la société civile, les qualités humaines sont plus importantes que ses compétences techniques. Sentir les aspects culturels, comprendre les processus locaux et les formes de médiation, parler la langue, connaitre le fonctionnement des relations et avoir de la patience sont des qualités indispensables. »

Expats en passe-plat

Il y a mille et une raisons de défendre et de justifier la présence d’un coopérant occidental dans un pays du Sud. Mais il ne doit pas être considéré comme un mal nécessaire, comme le blanc qu’on engage à défaut de trouver sur place du personnel qualifié requis. Par contre, il est vrai que le fait de s’expatrier apporte intrinsèquement des éléments positifs aux relations entre le Nord et le Sud. Serge Beel le confirme. « 11.11.11 contribue au renforcement de la société civile, des processus politiques et des organisations de la base au Sud. En tant que société civile du Nord, nous entamons des échanges avec des sociétés civiles du Sud. Les informations qui viennent du Sud nous aident à construire des dossiers plus solides afin de mettre la pression sur les autorités belges et les pays concernés pour qu’ils mettent en oeuvre des changements. Les expats occupent ici une fonction de passe-plat ; avec les informations qu’ils nous transmettent, ils garantissent la qualité de notre travail au Nord. Qu’ils viennent du Nord ne les rend pas plus compétent, mais ils comprennent mieux la manière de penser belge et peuvent nous livrer des informations qui relèvent plus du ressenti. Une traduction des récits du Sud adaptée au contexte du Nord est essentielle dans notre travail de sensibilisation. Les coopérants facilitent aussi le réseautage. Ils peuvent par exemple introduire quelqu’un dans une ambassade ou identifier des opportunités en lien avec le projet du partenaire et le soutien venu de Belgique. Ces opportunités ne sont visibles que si on s’installe : les visites sporadiques ne suffisent pas. »

Leçons du Sud

Allons encore un pas plus loin : ne doit-on pas trouver le véritable sens de la présence d’un Occidental au Sud dans la valeur des échanges humains ? On touche ici à l’importante notion de réciprocité. Aujourd’hui, la coopération est très peu ouverte aux sujets qui ne traitent pas directement de réduction de la pauvreté. Le champ des savoir-être est un secteur de développement encore vierge dans lequel le Sud a beaucoup à apporter. Un enracinement profond dans l’humanité et le divin, une sagesse particulière en termes d’équité, des techniques de médiation, mais aussi des techniques agricoles efficaces mais oubliées… Le Nord peut apprendre beaucoup du Sud, et ce n’est pas juste un effet secondaire. Bien sûr, l’expertise du Sud est parfois limitée dans certains domaines, mais ce n’est pas absurde d’envoyer un expatrié pour qu’il apprenne. L’idée selon laquelle ils ont besoin de nous est encore bien présente. Et le système n’est pas prêt pour un grand chamboulement. Mais, ça et là, des gens se lèvent et plaident pour un nouveau paradigme. Même si, dans l’idéal, l’aide au développement est amenée à disparaître, les échanges physiques entre êtres humains resteront primordiaux, car les relations humaines nous enrichissent tous.

Sylvie Walraevens

Le programme junior de la CTB : le facteur humain prime

9181921065_0fc4a86f8b_oDepuis 2006, la CTB a mis en place un programme junior qui offre la possibilité aux jeunes diplômés de moins de trente ans de travailler deux ans à l’étranger. Il faut pour cela suivre un cycle de forma¬tion et démontrer toutes ses qualités à travers plusieurs tests. Le programme sert de rampe de lancement pour les jeunes qui, par manque d’expé¬rience de terrain, ne répondent plus aux critères de sélection du secteur. Ils y reçoivent une véritable formation profession¬nelle de terrain et acquièrent une expérience qu’ils pourront mettre au service de leur futur employeur. La CTB recherche des jeunes ouverts et capables de questionner leur propre culture, qui aiment travailler en équipe, qui ont le sens du respect, de l’empathie et de la diplomatie et qui adoptent des comportements adéquats en cas de conflit. Les réactions sont extrêmement positives. Mais le programme n’a pas de pendant au Sud. La CTB pense cependant à collaborer à des projets autour de l’emploi des jeunes. Une première expé¬rience fructueuse a d’ailleurs vu le jour au Rwanda.

Daniel Blais, Agent de liaison en Afrique de l’Ouest pour Oxfam Solidarité

“Une véritable réciprocité prend des années”

« Je travaille depuis 20 ans dans le Sud, dont 14 années passées au Burkina Faso. Oxfam a un volet Sud mais aussi un important volet Nord. Pour cette raison, Oxfam exige que l’agent de liaison puisse comprendre les enjeux stratégiques en Belgique et en Europe pour aussi pouvoir faire le lien entre les deux programmes et nourrir le débat au Nord. J’ai appris, au fil des ans, que les relations interpersonnelles avec les travailleurs nationaux nécessitent que les deux parties soient ouvertes au compromis. D’une part, le bureau d’Oxfam étant au Burkina Faso, je dois m’adapter au contexte culturel et social local. La gestion d’une équipe de nationaux implique une adaptation par rapport aux normes occidentales. D’autre part, du fait que le personnel local travaille pour une ONG belge, nous demandons d’eux qu’ils s’adaptent aussi et fassent un pas vers nous car ils fonctionnent au sein d’une organisation étrangère, qui a une vision, une histoire et des valeurs propres. De là nait la richesse : les interactions entre les cultures nous font tous évoluer si nous restons à l’écoute de l’autre. Cela apporte aussi d’autres manières de faire qui nous font sortir des limites de notre cadre de référence.
Au-delà de ma fonction spécifique, je sens que ma longue expérience me permet d’amener une valeur ajoutée dans mes relations interculturelles. Celui qui ne visite le continent que sporadiquement n’a pas l’occasion de tisser des liens au quotidien, ni de comprendre comment les choses se passent vraiment. Il va se mettre à l’écoute et n’osera pas se montrer trop critique, par respect ou par peur de mal comprendre la situation, et c’est la bonne attitude à adopter. Il peut se faire manipuler, il le sait, mais il n’a pas tellement le choix car il ne maîtrise pas tous les codes, et peut avoir du mal à déchiffrer les non-dits. Seule une installation de longue durée permet d’acquérir connaissances, compréhension, réseau de contact fiable et légitimité. Il faut plusieurs années pour développer cette compréhension culturelle qui permet ensuite d’être crédible et de pouvoir exprimer les choses comme vous les ressentez. Alors seulement, l’échange devient intéressant : chacun partage sa singularité socio-culturelle et les apparences tombent. À partir de ce moment-là, l’expatrié, qui n’est plus perçu comme le blanc qui vient d’ailleurs mais comme un collègue ou un ami, peut relever un comportement inadéquat ou un manque d’expertise, de manière opportune. J’ai le sentiment depuis seulement quelques années de connaître la vie d’ici et la façon dont les gens réfléchissent. Comment pourrait-on arriver à cela à distance et par des visites occasionnelles ? »

Yasmina El Alaoui, responsable d’une maison de quartier à Ouagadougou, Burkina Faso

“Nous n’avons plus besoin de l’ancien paradigme”

« En 2013, des Occidentaux de bonne volonté, par charité et sans trop de connaissances locales, démarrent encore des projets en Afrique. C’est pour cela que je souhaite apporter ma contribution à une nouvelle vision du développement. Nous sommes en train de construire un nouveau bâtiment pour accueillir notre maison de quartier et d’autres associations. Je voudrais aussi y loger un centre pédagogique destiné aux volontaires du Nord. On y apprendrait, par des échanges, des formations et des stages, un modèle de coopération basé sur la réciprocité absolue. Nous n’avons plus besoin de l’ancien paradigme, le Nord qui vient montrer au Sud comment il faut évoluer. Cela implique aussi que les gens du Sud rejettent les préjugés et prennent confiance en leurs propres capacités. Je veux bien participer à un modèle qui part des potentiels de chacun : je suis sûre que c’est une source de développement riche et intarissable ! »