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Savoirs du Sud

Salimata Wade. Valoriser notre patrimoine

saly_wadeSalimata Wade est une chercheuse universitaire dakaroise qui travaille sur les questions de gouvernance locale et de valorisation des cultures alimentaires locales. Depuis une dizaine d’années, elle participe, par des actions de terrain, à faire prendre conscience autour d’elle de l’importance de la notion de patrimoines variés de l’Afrique, dans une perspective de transmission de valeurs qui sont utiles à l’échelle des sociétés locales mais aussi, au-delà, de l’humanité. Selon elle, l’Afrique se cherche une place dans le monde actuel sans puiser pour autant dans son propre patrimoine, souvent négligé et non perçu pour sa valeur additionnelle. Participer à ce changement du paradigme du développement sur le continent est l’un des combats qu’elle mène au quotidien.

L’importance de l’ordinaire

En Afrique, nous avons un déficit d’images valorisantes de nous-mêmes qui, combiné à un recul des dynamiques de transmission de l’héritage traditionnel, nous amène à ne pas donner de valeur suffisante à notre patrimoine. Je suis fatiguée et contrariée d’entendre que nous sommes pauvres. On le dit de nous et nous le disons de nous-mêmes ! Nous ne sommes pas démunis en termes de sensibilité et d’identité. Bien au contraire, l’Afrique a une carte essentielle à jouer pour peu qu’elle parvienne à se trouver de l’attrait et à le faire apprécier aux autres. Il ne tient qu’à nous d’avoir un patrimoine estimable. Un bien ordinaire peut devenir du patrimoine : il prend de la valeur par son épaisseur identitaire, culturelle, historique. C’est le discours qui est construit autour de l’objet qui le fait décupler de valeur. C’est ainsi qu’une chemise appartenant à Elton John a la valeur du prestige de sa vénérable sueur, qui fait oublier le prix de revient du simple objet.

Renouer avec nos valeurs

Il y a donc un travail de communication à faire chez nous pour (re)donner de la valeur aux choses, sans nécessairement passer par les outils de pensée occidentaux. En Europe ou en Amérique du Nord, on attribue de la valeur à un objet inerte, pour son esthétique, son témoignage historique, etc. Prenons le cas d’un masque.
En Afrique, jusque récemment, c’était l’esprit associé au masque qui était important. L’essentiel des artisans respectaient des rites, qui donnaient une valeur symbolique aux objets. Avec la colonisation et les religions importées, les Africains se sont coupés de leurs croyances. C’est comme si une grande partie de l’âme africaine avait été refoulée, en reniant le sens très développé du sacré. C’est une rupture avec nos identités. Aujourd’hui, en Afrique, de plus en plus de parents s’abstiennent de transmettre leurs valeurs. Ils pensent que leurs enfants sont plus modernes, plus instruits qu’eux et, dès lors, que ce qu’ils ont à transmettre est obsolète sinon stigmatisant (comme signature de ce qui est dépassé et dévalorisé) par rapport aux réalités d’aujourd’hui. Celles-ci nécessiteraient d’autres compétences, d’autres talents. Ils laissent le soin à l’école, aux médias, à l’air du temps, de s’en charger…

Transmettre une autre image de mon continent

Education symbol: little African black teenage girl holding pen in the air lightly smiling to the camera. African children need education since it is the most important thing for a better future.Pour ma part, j’ai eu beaucoup de chance car mes parents m’ont beaucoup transmis, pensant qu’un jour ce serait un avantage. Ils ont voulu notamment me faire aimer le Sénégal en m’emmenant découvrir sa beauté et ses produits. À l’école, en français, j’ai pu aussi découvrir des valeurs d’autres mondes. Dans mes classes, à forte mixité culturelle, il arrivait que des Sénégalais(es) considèrent comme une malchance d’être originaires du continent africain. Des enfants complexés dès leur jeune âge, sur leur continent, rejetant la place peu glorieuse qui était faite à l’histoire de leurs ancêtres dans celle du monde : très tôt, cela a créé en moi une conscience de la nécessité de transmettre une autre image de mon continent.
Dès l’adolescence, j’ai ressenti que la partie africaine de mon identité méritait d’être mieux exprimée et j’ai grandi avec cela. Je suis partie longtemps pour mes études, et c’est cela qui m’a poussée à rentrer au Sénégal. Je voulais trouver un lien entre ce que j’ai appris là-bas et ce que je pressentais qu’il y avait en Afrique, dont je pouvais m’estimer tout aussi fière.
Dans tout ce que je fais, je mets en avant la dimension culturelle et la plus-value que celle-ci constitue. J’ai trouvé des ami(e)s ouvert(e)s à ces idées et cela a permis de créer une association, “Plus-value culture”. Elle a commencé par réunir plusieurs spécialistes de l’université de Dakar, des enseignants du secondaire et du primaire, des artistes, et… des jeunes ! Nous avons lancé notre première caravane à la rencontre des gens avec une intention d’échanges. Nous leur avons posé la question directement : « Qu’est-ce que vous avez de particulier qui mérite que vous le fassiez savoir ? ». Au début, ils se dépêchaient de parler de leurs problèmes, croyant que nous étions une ONG philanthropique. Nous les avons prévenus que nous n’étions pas venus voir des pauvres mais des gens, dépositaires de cultures traditionnelles, capables de partager avec nous ce que nous ne trouvions plus à Dakar, sinon accidentellement et ponctuellement. Nous nous sommes intéressés à ce qu’ils oubliaient de faire savoir, faute d’y accorder de la valeur.

La transmission en mille façons

La transmission ne se fait pas qu’à travers les contes autour du feu, comme du temps de mon arrière-grand-mère. Il y a mille façons de transmettre, dont certaines sont à inventer. Moi j’ai créé la Caravane.
De mes expériences, j’ai conclu qu’en tant qu’individu on ne peut pas faire bouger les choses autrement qu’en les chatouillant. Il faut influencer le système pour qu’il fasse ce travail de valorisation de ce que l’on a trouvé, de façon systématique et pérenne. Le travail doit être porté au niveau de l’université, des élus locaux, de l’État central, des partenaires techniques et financiers.
J’ai contacté ainsi le maire de Ngor de l’époque pour lui présenter mon projet. Il a convaincu son conseil municipal de construire et d’équiper des locaux. Si j’avance avec ma passion, je comprends que mes vis-à-vis, populations ou autorités, attendent des projets qui viennent avec des fonds. Toutefois, il suffit qu’un projet marche pour que la dynamique soit lancée, car il répond à un réel besoin et à une approche plus valorisante et pérenne des forces locales.
Je crois profondément qu’on peut transmettre des valeurs, des images sans donner de l’argent. Une fois les gens motivés, ce sont eux qui vont le trouver. Personne ne peut financer le développement dans la durée. Je cite souvent l’exemple d’une liste de mariage : les gens donnent un coup de pouce pour l’installation de ton couple mais personne ne va t’entretenir toute ta vie. Cela doit venir des gens, de la compréhension qu’ils ont de leurs problèmes et des solutions qu’ils y apportent.

La culture, bien plus que du folklore : une matrice

Coconut Kalimba Thumb PianoIl manque encore sur le continent une bonne capacité de prospective. Est-il envisageable de faire financer par des bailleurs des choix qui empêchent l’Afrique de déterminer elle-même les conditions véritablement avantageuses pour assurer et assumer son développement débout, la main occupée à des activités qui lui font assez gagner pour vivre, et non tendue pour attendre des miettes permettant juste de lutter contre la pauvreté ? La dynamique de rupture qu’exige un véritable exercice prospectif nécessite de commencer par un état des lieux, en procédant à l’inventorisation de notre patrimoine. Puis, à partir de celui-ci, il convient d’établir des choix de société. L’Afrique se cherche une image positive. Pour ce faire, elle devrait partir de ce qu’elle est, de ce qu’elle a de meilleur, qui est forcément lié à son identité, à ses cultures. Elle doit partir de son être puis faire, en utilisant ses savoir-faire et -être locaux sans se priver d’utiliser tout le legs de l’humanité. Parce que nous savons mais ne faisons pas savoir qui nous sommes. Nous ne savons pas ce que nous voulons devenir, ni quels chemins emprunter. C’est là qu’intervient, selon moi, la matrice culturelle. En Afrique, après des siècles d’une approche du développement qui, depuis le temps des colons, fait peu de place à la dimension culturelle, il n’est pas étonnant que la culture relève du folklore pour les citoyens ordinaires – ce qui, pour moi, n’est que la couche la plus superficielle. La culture est la matrice qui porte l’identité des peuples et les choix de développement susceptibles de leur convenir. Elle doit dès lors être prioritairement appropriée et transmise.

 PROPOS RECUEILLIS PAR WIVINE HYNDERICK