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comment faire pour…

déconstruire les préjugés. Épisode 2

Le monde tel qu’il n’est pas: la distorsion!

Apprendre à connaître la bête –le préjugé– nous permet de progresser dans notre compréhension de nous-même et des autres. Cet article, consacré à la manière tordue dont nous voyons le monde, donne des pistes pour améliorer la relation aux autres, mais aussi pour comprendre pourquoi le préjugé provoque autant de réactivités…

Dans ses manuels de géographie publiés de 1939 à 1979  le géographe belge Jean Tilmont prêtait aux pygmées une grosse tête et un corps disproportionné aux bras trop longs. Une curiosité que releva Edouard Vincke dans l’ouvrage collectif Racisme continent obscur.

Et pour cause, en observant attentivement un grand nombre de photos de pygmées, on est en droit de se poser la question: où Tilmont a-t-il vu un corps disproportionné aux bras trop longs et une grosse tête ? Ils ont un corps plutôt bien proportionné malgré leur petite taille et une tête on ne peut plus normale, pour autant que les termes “bien proportionné” et “normale” veuillent dire quelque chose. Ces mêmes pygmées se voyaient souvent affublés de “lèvres épaisses” alors qu’ils ont les lèvres fines ; le comble étant la juxtaposition de ce commentaire sur un panneau présentant les types raciaux avec une photo de pygmée montrant exactement l’inverse de ce qui était affirmé. Les spécialistes des sciences cognitives expliquent ce phénomène par le mécanisme de distorsion. Pour faire simple, les humains regardent la réalité non pas telle qu’elle est mais telle qu’ils voudraient qu’elle soit. Mieux, ils refusent souvent de voir ce qui ne leur convient pas. Dans le cas exposé, le stéréotype utilisé par Jean Tilmont durant 40 ans était le reflet du préjugé qui assimilait les noirs aux singes ! Derrière ce mécanisme de distorsion, se cache une série de phénomènes cognitifs –alimentés par des représentations socialement partagées ou personnelles– liés au fonctionnement de notre cerveau: l’impression globale, l’effet de halo, l’effet de primauté, les mécanismes d’inférence, la généralisation, l’hypersensibilité au négatif, etc. Tous ces phénomènes ont une caractéristique redoutable: ils sont rapides, très rapides. Se faire une première impression globale ne prend que quelques centaines de millisecondes. Une fois qu’elle s’est dessinée, le plus complexe est bien de la déconstruire.

Se forger une idée très vite: très utile!

La première question qui vient à l’esprit est de savoir pourquoi ces mécanismes mentaux opèrent aussi rapidement. Surtout s’ils nous amènent à créer en nous des représentations erronées. L’explication la plus simple est plus que probablement la nécessité de pouvoir adopter une réaction adaptée en un minimum de temps, surtout en cas de danger. Pour le dire autrement, il vaut mieux se tromper en croyant voir une crinière de lion et en prenant la poudre d’escampette que d’attendre d’avoir la confirmation qu’il s’agissait bien d’un lion et de se faire gentiment croquer. Comment ça marche ? Plusieurs expériences célèbres ont montré combien les mécanismes cognitifs ont pour rôle de se former le plus rapidement possible une image mentale, chargée de sens, de ce à quoi nous sommes “confrontés”. L’idée sous-jacente est de permettre à l’individu d’adopter un comportement adapté à cette situation. L’un des premiers à s’être intéressé à la question de l’impression globale est le psychologue Solomon Asch. Dès 1946, il met au point une expérience toute simple dans laquelle il donne à deux groupes distincts une liste de qualificatifs pour décrire une personne. Au premier groupe, il décrit la personne comme intelligente, habile, travailleuse, chaleureuse, décidée, pragmatique et prudente. Pour le deuxième groupe, il remplace chaleureuse par froide. Premier résultat, le remplacement d’un seul qualificatif change l’impression globale.

L’expérience se poursuit en demandant aux deux groupes de compléter le descriptif par d’autres qualificatifs. L’image qui en ressort se révèle à la fois très complète et cohérente. Asch montre par-là que l’image que l’on se fait d’une personne forme un tout organisé et surtout dont les caractéristiques sont interdépendantes les unes des autres. Il montre aussi que sur base de quelques caractéristiques connues, l’être humain se construit une représentation beaucoup plus fouillée… mais dé- duite. Il montre enfin l’existence de l’effet de primauté. Nous sommes beaucoup plus sensibles aux premières informations : les éléments qui arrivent en premier prennent plus d’importance que les suivants. Et qu’il suffit d’inverser l’ordre des qualificatifs pour que l’impression d’ensemble change. Parfois du tout au tout.

De l’incomplet au complet

Ce faisant, Asch met également le doigt sur le mécanisme d’inférence que l’on peut entendre comme la construction d’une image mentale précise et complète à partir d’informations de base incomplètes. On comprend aussi que derrière cela se cache des représentations particulières. Et que le stéréotype ou le préjugé vont nourrir cette représentation. Si je rencontre une personne présentant telle et telle caractéristique, je vais en déduire qu’elle a nécessairement les autres… C’est en gros ce qu’ont expliqué en 1954, Bruner et Tagiuri lorsqu’ils parlaient de la théorie implicite des personnalités, laquelle explique que chaque individu croit sincèrement et de manière naïve que certains traits de personnalité vont ensemble et d’autres non. Plusieurs expériences montrent ainsi que la beauté est naturellement associée à l’intelligence, la gentillesse, la santé, la sympathie… Ce qui provoque, entre autres, des discriminations lorsque les professeurs corrigent les copies des enfants à l’école, comme l’ont démontré Landy et Sigall. Lorsqu’il rencontre un homme à la peau brune ou bronzée aux yeux de couleur sombre et avec une longue barbe… les mêmes mécanismes entraînent l’Occidental d’aujourd’hui à s’imaginer être en face d’un musulman et plus encore d’un terroriste potentiel… Rien d’étonnant si une bouffée de crainte ou un réflexe de rejet surgit alors ! Aaron Beck l’explique dans un raccourci saisissant: nous regardons, prenons connaissance d’éléments externes, traitons ces informations par une série de mécanismes cognitifs (alimentés par des représentations socialement partagées ou personnelles), générons une pensée automatique qui alimente une émotion, laquelle provoque les comportements liés à cette émotion. Tout cela en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire. Le comble dans cette histoire vient du fait que le “câblage” automatique de notre cerveau et qui a montré son utilité maintes et maintes fois à travers l’histoire, se révèle de plus en plus inadapté dans les systèmes complexes et multiculturels. Si nous interprétons mal la réalité, c’est en grande partie en raison d’un système cognitif inadapté. La question qui se pose alors est de savoir comment contrecarrer ce dispositif automatique. Suite donc aux prochains épisodes.

 

PIERRE BIÉLANDE

L'effet halo

L’effet halo consiste à évaluer une caractéristique d’un objet ou d’un individu en se laissant affecter par l’opinion que l’on a sur les autres caractéristiques de l’objet ou de la personne. Ce biais cognitif est par exemple utilisé en marketing pour imposer les produits d’une marque. Dans les années 2000, Apple a ainsi pu constater que ses autres produits bénéficiaient du capital favorable associé à l’iPod. Apple a évidemment axé ses stratégies marketing sur cette base. Dans un autre domaine, ce que dit l’effet halo, c’est que si vous appréciez les beaux vêtements – notion très subjective –, vous regarderez les autres caractéristiques d’une personne bien habillée de manière bien plus favorable que si elle ne l’est pas. Enfin, dans le domaine du préjugé, l’effet halo fait en sorte que l’opinion négative véhiculée par le préjugé rend beaucoup plus difficile le fait d’apprécier les autres caractéristiques d’un individu à leur juste valeur. Elles seront regardées avec suspicion ou de manière négative.

15 biais cognitifs

✔ ancrage mental: difficulté à remettre en cause la première impression.

✔ cadrage: la présentation d’une situation influence la manière dont elle sera interprétée.

✔ confirmation d’hypothèse: préférer les éléments qui confortent les préjugés plutôt que ceux qui l’infirment.

✔ conformisme: s’aligner sur l’opinion majoritaire ou sur celle du groupe auquel on appartient.

✔ disponibilité: ne pas chercher d’autres informations que celles immédiatement disponibles.

✔ dissonance cognitive: réinterpréter une situation pour éliminer les contradictions.

✔ effet de primauté: se laisser influencer par la première information perçue.

✔ effet négatif: privilégier les informations négatives plutôt que les positives.

✔ effet rebond: rendre plus présente à l’esprit une pensée que l’on cherche à inhiber.

✔ erreur ultime d’attribution: favoriser systématiquement son groupe d’appartenance lors de l’attribution causale, par rapport à un autre groupe.

✔ illusion des séries: percevoir à tort des coïncidences dans des données au hasard.

✔ immunité à l’erreur: ne pas voir ses propres erreurs.

✔ perception sélective: choisir les informations considérée comme pertinentes en fonction de sa propre expérience.

✔ représentativité: considérer certains éléments comme représentatifs de toute une population.

✔ l’angle mort: penser qu’on est moins sensible que les autres à tous les biais cognitifs qui viennent d’être évoqués…

aller + loin

Livres

Racisme Continent Obscur. Clichés, stéréotypes, phantasmes à propos des noirs dans le royaume de Belgique

Collectif. CEC-Le noir du Blanc/ Wit over Zwart. 1991

Forming impressions of personality

Asch, S. E., The Journal of Abnormal and Social Psychology, vol. 41(3), Jul 1946, 258-290

The perception of people

Bruner et Tagiuri, dans G. Lindzey, Handbook of social psychology, vol. 2, Cambridge, Addison Wesley, 1954

Ce qui est beau… est bien

Jean-Yves Baudouin et Guy Tiberghien, Psychosociobiologie de la beauté, Presses universitaires de Grenoble, 2004 Cognitive therapy and the emotional disorders Beck, A.T., Madison, CT: International Universities Press, 1975