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Parole d’expert. Pierre Vincke. Gouvernance : à la rencontre des justes

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Pierre Vincke. Gouvernance : à la rencontre des justes

Pierre Vinkce


Né en 1953, Pierre Vincke se sent très tôt attiré par les planches. Il dirige sa troupe théâtrale durant quinze ans, avant de devenir éducateur et sociothérapeute. En 1997, il termine ses études de droit. Il a 44 ans. En 1998, il est chef de mission à Kigali pour Avocats sans frontières. Il a alors l’occasion de mesurer l’importance du principe de la défense dans une société en reconstruction, à travers les procès des accusés de crime de génocide. De 1998 à 2011, il dirige RCN Justice & démocratie où il travaille au renforcement des systèmes judiciaires et de la justice de proximité. Aujourd’hui, il travaille comme consultant pour l’Union Européenne et différentes agences de coopération.

Je l’ai connu en lisant un livre qui parlait de lui. Le livre s’appelle “la force du Bien”. Son auteur, Marek Halter, y décrivait un mystère, celui de ces hommes et ces femmes qui avaient sauvé des juifs pendant l’occupation allemande en 39-45 en risquant leur vie et parfois celle de leurs proches. Halter parlait aussi du génocide au Rwanda et citait un homme qui ne voudra pas que je le cite ici tant ce sont ses actes qui ont compté et non sa personne. Je voulais rencontrer cet homme et un ami me le présenta. Aujourd’hui nous sommes proches et échangeons souvent sur la paix, la justice et la réconciliation.
Je l’ai connu au Rwanda. Il était procureur. Victime du génocide, il était revenu au pays et servait la justice du mieux qu’il pouvait. Il servait ses principes. Peu lui importait que soient emprisonnés tous les suspects de génocide. Peu lui importait qu’ils soient Hutu ou non. Ce qui primait avant tout, c’est que les prévenus le soient pour des motifs précis, que les indices soient crédibles, que les délais soient respectés. De nombreuses pressions pouvaient lui parvenir. Il ne voulait pas que la loi soit méconnue ou instrumentalisée quand bien même il aurait pu se prévaloir de son statut de victime et considérer qu’il valait mieux quelques innocents de trop en prison que quelques assassins libres. Alors il libéra, au nom de la loi et avec notre aide, des prisonniers illégalement détenus.
Ces justes, je les ai connus au Burundi – elle y était dramaturge –, au Cambodge – il était philosophe… Mais étaient-ils à Paris lors de la déclaration, étaient-ils à Cotonou et Accra lors des accords “ACP”, la mémoire de leurs actes présidait-elle ces projets et principes louables ? Je ne le sais et me le demande sans conclure. Je suis néanmoins sûr qu’aucun de ces principes de coopération scellés dans des accords ou des lois ne peut se concrétiser si on oublie les actes justes qui les ont inspirés et traduits.

Apprentissage de la gouvernance

J’ai mis du temps à donner un sens au concept de gouvernance. On dit même la bonne gouvernance. Quelle pauvreté sémantique ! Quel adjectif banal ! Une bonne femme, un bonhomme, une bonne gouvernance. Et “gouvernance”, quel substantif sans énergie, masque ou promesse de quoi ? Il m’a fallu longtemps pour les écrire sans honte, ces mots-là, et les dire sans avoir l’air d’un “bon” élève de la coopération.
Ce sont ces hommes et ces femmes connus qui m’ont appris. Arrivant dans leur pays après le génocide, après les massacres, j’avais à chaque fois conscience de ma pauvreté. Je ne connaissais ni leur histoire, ne pouvais pas connaître leur souffrance abyssale, ne voulais pas compatir lâchement là où la dignité m’enjoignait le silence, ne pouvais pas non plus affirmer une orientation qui fût en ces instants déplacée. Je ne pouvais qu’écouter, laisser entrer.
C’est au milieu de ces bruits furieux de désolation qui me rappelaient les cris des troyennes d’Eschyle, de ces colères vengeresses qui me rappelaient les Atrides, de ces feux éteints dont les flammes crissaient toujours, de ces fausses douleurs exposées aux grands de ce monde, que je commençai à percevoir les voix de ces hommes et ces femmes.
Après avoir perdu leur raison pendant la colonisation, après avoir espéré que leur indépendance la leur rendrait, après avoir lutté pendant des décennies contre la haine dans leurs écoles, dans leurs églises, dans leurs familles, après avoir espéré que la loi arrêterait l’escalade meurtrière, les vagues de la haine étaient en train d’emporter tout sur leur passage. Bientôt il n’y aurait plus d’humain, toutes les institutions disparaissaient. Plus de solidarité, plus de loi, et puis plus rien, que des sacrifices humains.

Sauver une vie pour sauver la vie

Qu’avaient-ils faits alors ? Ils avaient, par leurs actes, réaffirmé la vie humaine. En sauvant les “autres”, ils prenaient des risques énormes et certains en sont morts. Mais leur vie biologique ne comptait plus. Ce qui comptait, c’était la valeur de la vie et comment la dire sinon en sauvant ceux de l’autre camp qui étaient innocents. En un seul geste, ils incarnaient toutes les valeurs sociales écroulées, toutes les lois détournées, et finalement la raison humaine que leur avaient léguée leurs pères, comme nos pères nous les avaient léguées aussi. En sauvant la vie, en sauvant l’avenir, ils respectaient et honoraient leurs ancêtres, ceux qui les avaient créés.
Leurs actes justes avaient été des actes– maîtres, les “derniers actes de l’Homme”. Par circonstance comme dit M.Halter, pas par ambition.
Alors leurs voix devenaient pour moi des voies, des voies à suivre. Depuis cette époque, il n’est pas un programme de développement où je ne cherche pas d’abord qui suivre. Et chercher qui suivre n’est pas vraiment une méthode, c’est privilégier la rencontre, c’est autant être trouvé que trouver. Parfois, il n’y a pas de rencontre. Mais quand il y en a une, cela donne une aventure. Alors, il y a un début de légitimité à mon travail. Je ne peux pas dire qu’il faut que le partenaire ceci ou cela, blablabla. Non, lui il sait et moi je lui donne mes outils que j’ai appris à maîtriser comme un artisan. Je donne aussi ma conviction de partager avec lui un événement important pour plus de justice. C’est moi le partenaire et c’est lui qui jugera de la pertinence de mon appui. Alors, je saurai aussi : peut-être n’aurai-je rien fait de “bon” et je ne m’en blâmerai pas autant que si je ne l’avais pas su. Je serai un peu gouvernant de moi-même.

J’ai mis du temps à donner un sens au concept de gouvernance