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France Donnay. “Nous n’avons de leçons à donner à personne”

Portrait

France Donnay. “Nous n’avons de leçons à donner à personne”

France Donnay. Experte en santé maternelle.

Comment passe-t-on de gynécologue-obstétricienne dans des hôpitaux bruxellois à responsable des programmes en santé maternelle de la plus grande fondation au monde ? « C’est une longue évolution faite à 80% de travail et de 10% de chance. Le dernier dixième est indéfinissable ! »

[dorpcap3]Il y a des choses qui ne s’expliquent pas[/dropcap3]. L’envie de devenir médecin ou rêver de voir le monde en font partie. « À l’âge de 15 ans, cela faisait partie des options qui me trottaient dans la tête » se souvient France Donnay. « Après mes études, j’ai pu entamer une carrière de clinicienne à Bruxelles et partir en mission à l’étranger en même temps. Cela m’a permis d’approfondir à la fois le registre clinique et celui de la santé publique. »

Entre deux eaux

Du Cambodge à la Guinée, en passant par l’Europe de l’Est, France Donnay a partagé ses compétences dans des contextes très variés. « Au Tchad, j’ai vécu une expérience extrêmement forte. En 1984, j’étais la seule gynécologue sur place ! On a sauvé beaucoup de mères mais il ne passait pas une semaine sans un décès. C’est très dur quand on sait qu’en Belgique on ne dépasse pas les 20 cas par an. Ces décès m’ont frappée ; je me souviens de chacune de ces femmes. À côté de ces moments où l’on se sentait vraiment impuissant, il y a aussi l’admiration devant la solidité des femmes africaines. Certaines arrivaient après avoir marché pendant plusieurs jours. Leur résistance à la souffrance physique et psychologique est très impressionnante. »
Trente ans plus tard, c’est depuis Seattle que France Donnay prend l’avion pour se rendre aux quatre coins du monde. « Je rencontre les gouvernements et les organisations partenaires, j’assiste à des interventions ou à des formations, je viens voir les conditions de travail et l’état des hôpitaux. Je suis là avant tout pour écouter les gens avec qui on travaille. Car le rôle d’un donateur n’est pas d’intervenir directement. Son rôle est de développer des projets en partenariat avec ceux qui vont intervenir.»

Une femme en bonne santé

baby_HDSi la nature des déplacements a changé, la motivation est restée la même : garantir le bon déroulement de la grossesse et de l’accouchement. « Une femme en bonne santé est plus à même d’accéder à un emploi, de participer à l’éducation des enfants et à la vie de la famille. Pour y arriver, il ne suffit pas d’apporter des soins aux futures mères. Dans beaucoup de cultures traditionnelles, la femme enceinte a peu voix au chapitre. Elle fait partie d’une large famille qui est souvent celle de l’époux et dans laquelle la belle-mère et le mari ont généralement un grand pouvoir de décision. Dès lors, nous impliquons beaucoup la communauté dans la définition des programmes. »
Et des programmes, elle en a vu passer, que ce soit sous ses yeux ou sous sa plume. De l’UNICEF à la Fondation Bill & Melinda Gates en passant par l’Agence des Nations unies pour la population, elle a participé à l’élaboration des politiques de santé maternelle. Toujours entre le terrain et les réunions politiques, tantôt dans l’action, tantôt dans les aspects techniques et programmatiques. « Faire évoluer un programme est un processus lent qui peut prendre jusqu’à 20 ans. Il y a une phase de recherche de plusieurs années, puis il faut trouver un consensus sur l’interprétation que l’on donne aux données récoltées. Ensuite on passe à la rédaction des programmes et des plans d’action avant de passer à la mise en œuvre. On essaye d’aller plus vite mais ce n’est pas évident. On a pas mal d’outils à notre disposition pour pouvoir économiser du temps. Mais ce n’est pas une obsession. Le plus important est de dessiner des programmes efficaces. Entre 1990 et 2010, la mortalité maternelle a diminué de 40%. Cela atteste de la qualité des programmes et des partenaires. »

Vers l’équilibre

Depuis les années 80, il n’y a pas que les technologies de communication et les techniques médicales qui ont évolué. Le contexte global et les mentalités sont aussi en constante évolution. « Au début de ma carrière, je pensais comme tout le monde qu’il y avait des pays développés et des pays sous-développés. Mais au fur et à mesure, je me suis sentie de plus en plus mal à l’aise avec cette idée. C’est encore plus évident aujourd’hui lorsque l’on constate que l’Occident se débat alors que d’autres pays sont en train d’émerger. Un nouvel équilibre se met en place. Puis, il y a des problèmes en Europe et aux Etats-Unis aussi. Nous n’avons de leçons à donner à personne. Partir avec cette conception en tête a déjà un grand impact sur la manière d’être en relation avec les gens. »
groupe_discussionLe véritable déclic s’est produit au Pakistan. Elle y a dirigé pendant trois ans le bureau local de l’Agence des Nations unies pour la population. « Ça a été une leçon d’humilité. C’était en moi depuis longtemps mais c’est en vivant sur place pendant plusieurs années que j’ai compris. J’étais là pour écouter et pour conseiller. J’ai eu beaucoup de discussions et de débats pas toujours évidents avec mes collègues pakistanais mais je n’ai jamais voulu imposer mes vues. Ils pensaient, à juste titre, qu’ils devaient avoir le lead. Moi, je pouvais apporter ma connaissance technique. Une vision post-colonialiste aurait été injustifiable et inefficace. On doit laisser les gens décider pour eux-mêmes, même si on pense que la décision prise n’est pas la bonne. En leur faisant confiance, on établit un rapport de collégialité et on évacue les tensions. Au final cela bénéficie à tout le monde : chacun trouve sa place et on peut travailler véritablement ensemble à la recherche de solutions adaptées. »

Appel au voyage

La conclusion à en tirer est simple : « Quand on travaille dans la coopération au développement, il faut voyager. Bien sûr, suivant sa situation personnelle, on pourra le faire plus ou moins souvent, mais c’est indispensable. Il est primordial de connaitre d’autres points de vue. Dans le même ordre d’idées, je conseillerais de changer d’institution régulièrement. Peut-être trois ou quatre fois. Ça permet d’emmagasiner différentes expériences et de voir les choses sous un autre angle. Ce n’est pas la même chose de travailler pour une ONG sur le terrain, pour un organisme inter¬national ou pour une fondation. » Changer de point de vue mais sans s’oublier ? C’est peut-être ça le mes¬sage à retenir… « En réfléchissant à ces 10% d’indéfinissable, je pense qu’on peut les décrire comme être en phase avec soi-même, c’est-à-dire faire ce que l’on fait de mieux. Dans mon cas, c’est fédérer, coordonner, articuler, intégrer des programmes qui étaient séparés. »

RENAUD DEWORST

Bio

1950

Naissance à Liège

 

1974

Termine des études de méde­cine

 

1983

Obtient un diplôme de gynécologie obstétrique

 

1983 à 94

Combine la pra­tique clinique à Bruxelles et les missions à l’étranger pour l’OMS, MSF et Médecins du monde

 

1994

Entre à l’UNICEF à New York (programmes et politiques de maternité sans risque)

 

1999

Rejoint le UNFPA (United Nations Fund for Population Activities)

 

2005

Dirige le bureau national du UNFPA au Pakistan

 

2008

Responsable des programmes de santé mater­nelle à la Fon­dation Bill & Melinda Gates

Témoignage

Pierre Grand, collègue à la Fondation Bill & Melinda Gates

« France est non seulement un expert respectée au sein de la Fondation – et en dehors – sur le sujet de la santé maternelle, mais est également un mentor pour notre personnel en début de carrière, qu’il s’agisse de scientifiques travaillant dans son domaine ou de personnel administratif. Généreuse de son temps et de ses conseils, France donne fréquemment un rôle important aux membres les moins expérimentés de son équipe dans la genèse et la gestion de nos stratégies et investissements, les poussant ainsi à la réflexion et l’excellence. »

La fondation Bill et Melinda Gates

Créée en 2000, la Fondation promeut la santé publique et l’acquisition de connaissances au niveau mondial. Depuis sa création, elle a déjà accordé plus de 25 milliards de dollar sous forme de bourses et appuyé des programmes dans plus de 100 pays. Elle compte un millier d’employés parmi lesquels plusieurs experts à la renommée internationale. Cette année, Bill a choisi de mettre l’accent sur les campagnes de vaccinations tandis que Melinda veut mettre en avant la question du planning familial. Parfois encensée, parfois critiquée, la Fondation, et ses fonds virtuellement illimités, n’a pas fini de marquer les esprits.

Témoignages

Lynn Freedman, professeur et directrice du programme AMDD à l’Université de Columbia

« France a une grande expérience de la pratique clinique dans différents contextes et elle a connu différents types d’organisations. Ces deux caractéristiques font qu’elle a une connaissance très profonde de sa matière. Elle ne se laisse pas distraire par les apparences et cherche sous la surface pour pouvoir se forger une opinion bien informée. Cette qualité est doublée d’une grande curiosité intellectuelle. France lit beaucoup pour rester up to date avec les dernières évolutions. Elle aime l’innovation et les nouvelles idées qui viennent remettre en cause l’ordre établi. »

Petra ten Hoope-Bender, directrice RMNCH chez Integrare

« Elle a un contact très chaleureux avec les gens. Elle est douce dans son approche relationnelle, ce qui ne veut pas dire qu’elle se laisse marcher sur les pieds. Elle connait ses priorités et reste très critique du monde qui l’entoure. Pour moi, c’est une experte au niveau technique mais aussi au niveau des relations humaines. Elle a constitué un large réseau qu’elle mobilise pour pouvoir apporter les meilleures solutions. France est d’une grande honnêteté intellectuelle et recherche constamment l’équilibre. Dans la vie privée c’est aussi une très bonne grand-mère ! »

On doit laisser les gens décider pour eux-mêmes, même si on pense que la décision prise n’est pas la bonne. En leur faisant confiance, on établit un rapport de collégialité et on évacue les tensions.