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Mostafa Maataoui. L’homme enraciné dans son territoire est porteur de tout changement

Savoirs du Sud

Mostafa Maataoui. L’homme enraciné dans son territoire est porteur de tout changement

J’ai rencontré Mostafa Maataoui en 2009, à Marrakech, dans le cadre du Sommet Africain des Collectivités Locales. En tant que président de commune, il venait y recevoir un prix pour l’action menée à Sidi Boumehdi. Porté par la conviction que «l’homme enraciné dans son territoire est porteur de tout changement», il ne cesse de mettre sa réflexion et ses connaissances au service d’un développement local véritablement ancré au cœur des territoires. Avec humilité et passion, il partage son parcours, ses échecs mais aussi ses questionnements menant vers de nouvelles pistes.

Un exil enraciné

Rester fidèle à ses racines territoriales est essentiel à mes yeux. Cette préoccupation m’a orienté tout au long de mon parcours et me guide encore aujourd’hui. J’ai grandi dans un village du centre du Maroc, appelé KHCHACHNA. Cette région est réputée pour sa belle race ovine Sardi, très demandée lors de la fête du mouton. Elle connaît aussi une forte émigration vers l’Europe, surtout vers l’Italie et la France. Comme beaucoup d’autres, j’ai quitté mon village natal, à l’âge de cinq ans. Je suis de la tribu de Beni Meskin et j’ai grandi dans une famille où mon père et mes oncles vivaient en communauté. J’étais le seul garçon de la famille et mon père misait beaucoup sur mon éducation. Mais à l’époque, il n’y avait pas d’école sur place. J’ai donc dû quitter mon foyer très tôt pour la ville, afin d’y être scolarisé.

Des années plus tard, j’ai continué mon exil en faisant des études en sciences économiques à Grenoble : le gouvernement marocain accordait facilement à l’époque des bourses d’étude à l’étranger et notamment en France. Lors de mon mémoire de fin d’étude, je me suis plongé dans la pensée du révolutionnaire italien Antonio Gramsci, qui s’est intéressé de près au rôle des intellectuels dans la société. Il parlait de l’intellectuel organique comme la personne qui, malgré son savoir, parvenait à rester fidèle à sa classe d’origine. Cela a provoqué une prise de conscience chez moi : comment mettre les connaissances que j’avais apprises à l’université au service de mon village natal? Je portais en moi ce devoir de transmettre pour changer la condition des miens.

 

Un développement ascendant

Restait que je trouvais les approches mises en avant à l’université de Grenoble très centralisatrices, s’axant essentiellement sur des projets à grande échelle, portés au niveau étatique. Or, à la Sorbonne, à Paris, j’ai découvert des approches de développement décentralisées, partant non pas du haut mais des collectivités locales. Ceci m’a amené à m’intéresser à la régionalisation du Maroc dans mon second mémoire de recherche. Je posais la question suivante : comment la régionalisation du pays pourrait-elle se mettre au service de la coordination entre les actions descendantes définies à l’échelle nationale et celles ascendantes émanant des communes ?

Pour expérimenter cette vision, j’ai choisi de quitter les bancs des bibliothèques pour retourner dans mon village d’origine et m’engager dans des actions locales de développement. En 1983, je me suis présenté aux élections communales. Profitant de la volonté de l’État marocain de multiplier par deux le nombre de communes, j’ai soumis une requête pour créer une nouvelle entité dans mon village autour des anciennes terres fertiles agricoles, récupérées de colons français et redistribuées par l’État dans le cadre d’une coopérative de réforme agraire. Défendue au sein de commissions préfectorales et soutenue par une grande partie de la population, cette requête a donné naissance à la commune rurale de Sidi Boumehdi. Je me sentais innovant : je créais une nouvelle façon d’écrire une thèse, non pas sur le papier mais dans la réalité complexe du vivant. Alors que j’étais habitué à lire des livres, il me fallait maintenant lire l’espace et le territoire dans sa complexité, dans ses multiples dimensions.

 

Le développement du territoire

Top view of the R704 road, Boumalne Dades, MoroccoEn tant que président en charge de cette commune, je voulais créer in situ (comme le disait notre feu ami Professeur Hassan Zaoual) les mécanismes d’un développement ascendant, qui pourrait donner l’exemple à d’autres et ainsi faire évoluer la pratique communale courante. En collaborant avec l’Institut de Recherche Agronomique de Settat, j’ai voulu doter la commune d’une vision territoriale du développement, qui permettrait l’intégration des actions sectorielles habituelles dans un plan partagé de développement communal. C’était une première à l’échelle nationale, car à l’époque les communes n’étaient pas pourvues d’un plan de développement.

Une ONG italienne, le CEFA (Comité Européen de Formation et d’Agriculture), s’est intéressée à notre réflexion et est venue s’implanter dans notre commune. Pendant une dizaine d’années, nous avons transmis aux jeunes de nouvelles méthodes de culture agricole et de savoirs multidisciplinaires. Nous cherchions, par des actions variées, à quitter une production uniquement céréalière en diversifiant les sources de revenu et à améliorer l’environnement par l’arboriculture et le jardinage. Ceci concrétisait à mes yeux un développement humain, à petite échelle et solidaire, loin d’être parachuté et déstructurant.

 

Croyances et résistances

Ma préoccupation était alors de rendre ces changements durables. Or, je rencontrais parfois des résistances irrationnelles de certains acteurs, liées à des croyances qui leur avaient été transmises. Par exemple, certains s’opposaient à l’introduction de l’arbre dans les champs, sous prétexte que cela favorisait la venue des moineaux ravageurs des épis de blé. Les gens préféraient le statu quo au changement. Ces blocages mettaient véritablement en péril le travail que nous faisions. Je prenais conscience de la nécessité de tenir compte de ce facteur humain, déterminant pour la réussite ou l’échec des stratégies de développement territorial. Il me fallait maintenant des outils et des méthodes pour agir.

Via l’ONG Echos Communication, je suis ainsi entré en contact avec des chercheurs de l’Institut de Médecine Environnementale de Paris. Ensemble, nous avons expérimenté des outils pour permettre aux gens de quitter un comportement de résistance au changement et de s’impliquer positivement dans un projet territorial commun, leur appartenant. C’est de là qu’est née l’idée du programme de coaching territorial.

 

Le local, un laboratoire du global

Mais, finalement, le projet a été transféré à plus grande échelle vers la région de l’Oriental. La petite échelle de Sidi Boumehdi disposait-elle des conditions matérielles, immatérielles et d’autonomie pour prétendre mener ce travail à bien ? Je ne le sais pas. Cet éloignement a laissé un vide. Le sentiment de vide a sans doute été exacerbé par mon propre éloignement, causé par la maladie. Depuis plus de trois années, la commne se trouve confrontée au réveil d’anciens conflits entre la coopérative de réforme agraire Anbaria et la communauté traditionnelle du village KHCHACHNA.

Aujourd’hui, pour apaiser les comportements de résistance entravant les processus engagés, il nous faut réapprendre le pardon, comme l’enseignait la tradition communautaire pour résoudre les conflits : pardonner et se pardonner, accueillir avec bienveillance les erreurs du passé, voir l’autre comme un autre soi et puis avancer ensemble. Il nous faut mobiliser les sages du village afin de ne pas détruire le patrimoine du savoir acquis à Sidi Boumehdi. Il faut aller vite, car la tendance à la destruction s’avère plus rapide que la construction.

Hlm au MarocPeut-on conclure que le local est le véritable laboratoire pour identifier et analyser les mécanismes humains et socioculturels impulsant ou entravant le processus de développement ? Ce qui est sûr, c’est qu’un tel projet multidimensionnel n’est pas à la portée d’une seule personne ou commune. Il faut que d’autres prennent conscience également des changements à porter, pour enraciner véritablement le développement au cœur des territoires. Qui va pouvoir prendre la relève ? À mon sens, ce nouveau rôle doit être assumé par les organisations des gouvernements locaux, car c’est à ce niveau que l’on peut mesurer et évaluer toute politique globale de développement. La vision initiale de Sidi Boumehdi va-t-elle passer au compte pertes et profits de l’histoire communale ou au contraire être capitalisée pour en faire un levier de développement ?

 

 

MOSTAFA MAATAOUI, PROPOS RECUEILLIS PAR WIVINE HYNDERICK