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Comment faire pour… déconstruire les préjugés. Épisode 3

Comment faire pour…

déconstruire les préjugés. Épisode 3

L’omission ou la sélection de l’information

Si la mémorisation ne crée pas directement des stéréotypes, elle en est la victime. La mémoire, c’est tout autant ce que l’on retient que ce que l’on oublie. Or, on retient plus facilement ce qui va dans le sens du préjugé et on oublie plus facilement ce qui l’infirme. La difficulté de déconstruire le préjugé réside en partie dans cette dimension des mécanismes du cerveau.

Nous avons une mémoire et nous oublions.  Ça, tout le monde le sait, même si cela reste très abstrait. Pour rendre cette réalité plus concrète dans les formations sur la décontraction des préjugés, je me livre à un exercice tout simple.

utilRequest-3.cgiEn me présentant, je donne aux participant une cinquantaine d’informations personnelles me concernant.  Je peux les donner, en une seule fois, au risque de paraître un peu bizarre ou présomptueux auprès des participants ou les répartir dans les premières heures.  À aucun moment, je ne fais porter une attention particulière sur ces détails de ma vie. Quelques heures après ou le lendemain, la question est posée aux
participants de se souvenir d’un maximum d’informations données.  Sur la cinquantaine d’informations données, le record absolu de mémorisation était celui d’une étudiante qui fut capable de se souvenir de 22 informations après un délai de 2 heures et demie.  La plupart du temps, le nombre d’informations mémorisées oscille entre 7 et 12 après 2 heures, entre 4 et 9 après un jour. Tous sont par contre effarés de leur incapacité à se souvenir de détails qu’ils redécouvrent ensuite avec bien plus d’intérêt.

Pour se simplifier la vie, nous rangeons les immenses quantités d’informations qui nous parviennent en permanence dans diverses catégories (voir n’GO n°16). Mais cette classification n’est pas neutre. Le principe d’accentuation a été illustré par une expérience de Tajfel et Wilkes en 1963. Elle montrait une tendance à exagérer les différences entre les membres de deux groupes différents mais aussi à exagérer les points communs entre les membres d’un même groupe. À cela s’ajoute un deuxième biais : l’homogénéité de l’exogroupe, ce qui signifie que nous avons tendance à voir les membres de l’autre groupe comme étant “tous pareils”. Simultanément, même si nous exagérons les points communs que nous partageons avec les membres du groupe auquel on appartient, nous voyons les membres de notre groupe comme des individus très différents.

Omettre des informations, omettre de réagir peut être un bon indicateur de la présence de préjugés. Si la sémantique peut aider à détecter les préjugés, ce qu’on ne dit pas est souvent tout aussi éclairant. L’exercice est loin d’être simple puisqu’il nécessite un travail de comparaison avec d’autres sources d’informations. Les médias sont au centre de cette problématique. L’omission peut être consciente à travers les choix rédactionnels : choisir de ne pas donner tous les faits, toutes les nuances, choisir de ne pas parler d’un fait, choisir de ne présenter qu’une facette de la réalité. Elle peut aussi être inconsciente, par exemple en réagissant lorsque certains publics ou groupes sont touchés par un phénomène et en ne réagissant pas lorsque d’autres publics sont touchés par le même phénomène.

utilRequest-2.cgiL’objectif de cet exercice n’est pas tant de nous rappeler notre mémoire défaillante, mais bien de mettre en exergue ce qui a été retenu et pourquoi! Le point clé est de comprendre ce qui nous pousse à retenir telle ou telle information. Pour certains, les informations retenues seront liées à l’histoire familiale du formateur, pour d’autres à leur parcours professionnel, pour d’autres encore à leurs centres d’intérêts. En bref, consciemment ou inconsciemment, nous sélectionnons l’information que nous allons retenir et celle que nous allons omettre.

 

Le préjugé affecte nos souvenirs

Quel rapport avec le préjugé? Dans un contexte plutôt neutre, cet exercice montre que l’on retient ce qui nous relie à l’autre. Par contre, dans un contexte de relation intergroupe, surtout si elle est tendue, le risque est grand de ne se focaliser que sur ce qui nous différencie. D’une personne correspondant à un stéréotype donné, nous ne pourrions quasiment retenir d’elle que les éléments du stéréotype en question. Nous oublierons plus que probablement ce qui fait de cette personne un individu à part entière. Serait-il homosexuel ? Il deviendra pour certains maniéré, trop sensible, trop attentif à son apparence, etc. S’agirait-il d’un migrant africain ? Il deviendra automatiquement profiteur, laxiste, fainéant et j’en passe. Ces biais de perception attaquent directement notre capacité à retenir des informations essentielles : notre mémoire nous fait défaut. Si elle fonctionnait mieux, elle nous permettrait de nous souvenir de l’autre comme d’un individu à part entière et non comme un membre indifférencié d’un groupe sur lequel nous avons des préjugés. Notre mémoire nous permettrait de retenir de l’autre une série de choses qui le relient à nous : le prénom de ses enfants, ses passions, ses faiblesses, ses richesses humaines, ses qualités, ce qui nous plaît en lui, mais aussi ce qui nous agace. Ces informations sont disponibles et pourtant… Et pourtant, elles ne seront sans doute jamais dites et, si elles le sont, elles seront difficilement mémorisées.

 

Le préjugé et la sélection de l’information

Si la mémoire ne crée pas le préjugé, elle en est la victime et le renforce. Car les bar- rières se multiplient. Par exemple, l’atten- tion nécessaire pour retenir une donnée peut rapidement se transformer en foca- lisation. De multiples expériences ont été menées indiquant que lorsque notre cerveau se concentre exclusivement sur un type d’informations, il risque de passer à côté d’autres éléments pourtant tout à fait perceptibles. Le test du gorille de Daniel Simons et de Christopher Chabris le montre bien. Dans le cas du préjugé, le principe de la focalisation consiste à rechercher tout ce qui permettra de le confirmer. Ce qui résulte d’un des biais cognitifs les plus connus : la confirmation d’hypothèses, laquelle consiste à préférer les éléments qui confortent une hypothèse plutôt que ceux qui la réfutent. Notre attention, celle-là même qui nous permet de créer nos souvenirs, a tendance à ne pas voir ce qu’il faudrait qu’elle voie, en l’occurrence les caractéristiques de l’individu qui ne cadrent pas avec le stéréotype. Comme notre mémoire à court terme est limitée, les informations retenues seront plus que probablement celles qui confortent le stéréotype et qui sont les premières que nous allons repérer : l’accent de la personne – il a un accent maghrébin – , son habillement – il porte une djellaba et un bonnet –, son apparence physique – il a une longue barbe –, ses premières paroles – il m’a salué en disant as-salâm ‘aleïkoum. Sans un contact répété qui permettrait d’affiner les informations, les souvenirs de cette personne pourraient bien se résumer à ceci : l’image d’un musulman croyant. Notre mémoire travaille en effet par des systèmes de connexions entre images mentales et il est plus facile de mémoriser des caractéristiques lorsqu’elles correspondent au stéréotype.

D’autres facteurs propices à la mémorisation sont également biaisés par le préjugé. S’il faut s’intéresser à quelque chose pour le mémoriser facilement, on est loin du compte avec le préjugé ! L’intérêt pour l’autre se réduit comme peau de chagrin. En effet, le préjugé entraîne l’évitement, simplement parce qu’on n’a pas envie de côtoyer une personne dont on a une opinion négative. Ce manque d’intérêt pour l’autre se traduit en appauvrissement relationnel, ce qui empêche de compléter l’information de base immédiatement perceptible. Pas d’intérêt, pas d’infos, pas de souvenirs.

 

La dissonance cognitive : l’appel à l’exception

L’un des aspects les plus redoutables intervient lorsque une information nouvelle ne cadre pas avec ce que nous savons – ce que nous retenons – d’un groupe. Nos représentations d’un groupe sont des images mentales d’autant plus fortes qu’elles sont répétées par notre environnement. Que se passe-t-il lorsqu’on rencontre une personne qui ne cadre pas avec le préjugé ou le stéréotype ? C’est là qu’intervient le mécanisme de dissonance cognitive étudié par Leon Festonner.

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Imaginons un Américain du Midwest qui serait nuancé, ouvert à l’opinion d’autrui, tolérant et qui gagnerait sa vie en tant qu’artiste… Si la représentation que l’on a de l’Américain du Midwest est celle, assez répandue, du fermier, un peu lent des neurones, un peu rustre et appartenant à la droite catholique dogmatique, le principe énoncé par la dissonance cognitive est que cette représentation ne sera pas remise en question (c’est celle qui est la mieux ancrée en mémoire), mais bien de rejeter ou de réfuter l’autre information. Le cas classique dans le domaine du préjugé est de considérer notre artiste américain ouvert, nuancé et non dogmatique comme une exception et de s’assurer que notre croyance sur les gens du Midwest est bien la bonne en cherchant le soutien d’autres personnes.

Si pour beaucoup, le cas de cet Américain est peu impactant, il suffit de se mettre dans la peau d’un Français, attiré par les thèses du FN. Admettons qu’il soit un jour en rapport avec un Rom qui serait honnête, scrupuleux, rigoureux, travailleur et on comprendra mieux le propos. Même si on ne peut généraliser, le risque est grand que la personne qu’il rencontre ne cadre pas avec la vision qu’il a des Roms – qu’en général il ne connaît d’ailleurs pas. Soit ce Rom sera une exception, soit plus grave tant qu’artiste… Si la représentation que l’on a de l’Américain du Midwest est celle, assez répandue, du fermier, un peu lent des neurones, un peu rustre et appartenant à la droite catholique dogmatique, le prin- cipe énoncé par la dissonance cognitive est que cette représentation ne sera pas remise en question (c’est celle qui est la mieux ancrée en mémoire), mais bien de rejeter ou de réfuter l’autre information. Le cas classique dans le domaine du préjugé est de considérer notre artiste américain ouvert, nuancé et non dogmatique comme une exception et de s’assurer que notre croyance sur les gens du Midwest est bien la bonne en cherchant le soutien d’autres personnes. Si pour beaucoup, le cas de cet Américain est peu impactant, il suf t de se mettre dans la peau d’un Français, attiré par les thèses du FN. Admettons qu’il soit un jour en rapport avec un Rom qui serait honnête, scrupuleux, rigoureux, travailleur et on comprendra mieux le propos. Même si on ne peut généraliser, le risque est grand que la personne qu’il rencontre ne cadre pas avec la vision qu’il a des Roms – qu’en général il ne connaît d’ailleurs pas. Soit ce Rom sera une exception, soit plus grave encore, il y aura déni de cette réalité qui est pourtant en face de lui.

Pour déconstruire un préjugé, il est nécessaire d’accéder aux représentations ancrées et mémorisées pour utilRequest-1.cgien déconstruire certaines, les affiner, les compléter, les questionner ou les atténuer. Ce qui signifie notamment devoir travailler sur l’attention, l’intérêt, la crédibilité de l’information ainsi que sur la dissonance cognitive et ses échappatoires. Le récit de vie qui permet à des individus de se reconnecter à leur identité et à leur place dans la société pourrait être bien utile dans la déconstruction des préjugés. Partager et diffuser ce vécu enrichissant est susceptible de faire bouger les représentations figées et négatives. Cette technique se heurte néanmoins à la dissonance cognitive qui ferait dire de ce récit qu’il est une exception. Pour y remédier, un travail additionnel doit porter sur la représentation globale que l’on a du groupe à partir de ce récit de vie. Voilà une piste à creuser…

 

PIERRE BIÉLANDE

Cet article a été rédigé en collaboration avec l’INC : www.neurocognitivism.com