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Portrait Hans Zomer. “Le monde est modelable”

Portrait

Portrait Hans Zomer. “Le monde est modelable”

Hans Zomer est Néerlandais, mais ses parents ont travaillé comme coopérants au Cameroun. De retour aux Pays-Bas, la maison était ornée d’art africain et la corbeille débordait de mangues, délices rapportées des voyages de son père. Ses parents recevaient régulièrement la visite de Camerounais. Plus tard, il étudia les relations internationales, fut actif au sein du mouvement pour la paix et vécut ses premières expériences dans la coopération. Mais les vraies leçons de vie n’ont commencé que lorsque son amie irlandaise, devenue son épouse, se vit offrir un job au Pakistan, où il l’accompagna.

La pauvreté est le fait de l’homme

«Je me suis très vite rendu compte de la dimension politique de la pauvreté. La pauvreté n’est pas un manque de moyens : c’est une exclusion. Le Pakistan possède des richesses et n’a pas à être un pays pauvre. Les paysans avec lesquels j’ai travaillé avaient accès aux semences et au marché local, mais les propriétaires terriens limitaient leur accès à l’eau. L’homme maintient son égal dans la pauvreté. De nombreuses pratiques anti-développement sont justifiées par la religion, mais ne sont rien de plus que des coutumes locales et des interprétations. Plus tard, j’ai travaillé au Tchad, un pays violent qui a peu de raisons de se réjouir. Ce pays ne sera jamais riche, mais nos choix en tant que société déterminent si nous exploitons ou non le potentiel présent. Les gens se sabotent politiquement et économiquement. C’est un véritable frein au développement. Mais c’est aussi là que se situe la clé pour le changement. »

Bonne volonté et malentendus

«En tant que jeune expatrié, j’avais certaines hésitations: je voulais vraiment cette expérience sur le terrain, mais comment pouvais-je justifier ma présence sur place ? J’ai trouvé une partie de la réponse au Tchad. Exxon et la Banque mondiale y avaient lancé un forage de pétrole à grande échelle. La population locale était méfiante car les travaux d’infrastructure, business as usual pour les ingénieurs, étaient d’une ampleur sans précédent pour ce pays resté vierge.

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Nous avons participé, en tant qu’ONG, à une campagne de mobilisation et d’information des paysans. J’ai alors compris que nous pouvions, en tant que coopérants, jeter un pont entre les promoteurs occidentaux et les organisations locales. Nous servions d’interprètes, au propre comme au figuré, car les deux parties ne se comprenaient pas. Pourtant, chacun faisait de son mieux. Exxon et la Banque mondiale construisaient des écoles et des hôpitaux et ne comprenaient pas le mécontentement des habitants. Mais ils ne les avaient pas consultés! De plus, ils n’étaient pas au courant du contexte politique. Le président avait promis une gestion saine des revenus du projet, mais utilisa les premières rentrées pour acheter des hélicoptères de combat – un risque que la Banque mondiale avait totalement sous-estimé. De même, lorsque qu’un compte-rendu, envoyé le soir même par les consultants de la Banque mondiale, ne fut pas copié ni distribué le lendemain, il y eut une profonde indignation chez ces consultants. Depuis leurs chambres climatisées, ils ne comprenaient rien à la réalité du terrain, où l’accès à l’électricité est limité.

Beaucoup de bonne volonté donc, mais autant de malentendus. C’est là que j’ai réalisé quelle pouvait être ma plus-value : je comprenais les frustrations des occidentaux et je connaissais aussi les griefs et les limitations des locaux. J’ai la conviction que le rôle de l’Occident dans l’aide au développement consiste à traduire, à concilier, à nouer des contacts et à exercer une influence. Nous ne serons de toute façon jamais des experts en usages locaux. »

Assumer une responsabilité

Nouer des contacts. Un rôle que Hans Zomer joue à merveille. De retour en Irlande après son expérience IMG_5853au Tchad, il en fait le fil rouge de sa carrière. Convaincu de la dimension politique de l’injustice, il veut assumer une responsabilité en tant qu’Occidental car la façon dont nous vivons ici a des conséquences directes pour le Sud. En 2002, il devient le premier CEO de la fédération des ONG irlandaises. «10 ans plus tard, c’est toujours le job de mes rêves! Je n’ai pas besoin d’être moi-même un expert, je dois simplement les connaître et les mettre en contact. Je joue aussi ce rôle de médiateur entre le secteur et les politiques. Je trouve ça particulièrement stimulant de synthétiser dans un exposé d’une dizaine de minutes les récits parfois trop longs des ONG et d’influencer ainsi les processus décisionnels. »

Inviter à la critique

En dix ans, la vision de Hans Zomer – celle d’une société modelable – a clairement marqué l’aide au développement en Irlande. Il ne prête pas à la fédération un rôle de représentation des intérêts de ses membres. Via Dóchas, il souhaite améliorer la coopération irlandaise et les pratiques des ONG membres.

« Dès le début, j’ai insisté sur l’accountability : une attitude d’écoute et d’action, invitant les stakeholders à la critique. Les ONG doivent davantage faciliter les choses qu’intervenir. Certaines ONG doivent se défaire de leur arrogance et s’appuyer sur les structures qui existent sur le terrain. Initialement, ça a soulevé des protestations, mais aujourd’hui cette attitude constitue le noyau de notre fonctionnement traduit dans les Codes of Conduct. »

De la solidarité plutôt que de l’aide

Dans son message au public, le secteur du développement irlandais a connu un revirement au cours des dernières années. Hans Zomer veut créer une assise sociétale, non pas pour le fonctionnement des ONG, mais bien pour une solidarité et une justice internationales. Il veut encourager les gens à faire des choix politiques et sociétaux réfléchis et contribuer ainsi à un monde meilleur. « Il s’agit essentiellement d’un dé au niveau de la communication. Par notre langage parlé et imagé, nous véhiculons inconsciemment des valeurs et des stéréotypes. Dóchas et ses membres ne parlent plus de ‘fournir de l’aide’, avec ses connotations négatives de faiblesse et de supériorité morale, mais de solidarité ou d’investissement, des termes évoquant des valeurs positives. Ces dix dernières années, j’ai également insisté fortement sur un fonctionnement plus stratégique du secteur. Aujourd’hui, nous travaillons sur des thématique qui semblent encore lointaines car ce n’est qu’en étant préparés à temps que nous pouvons exercer une influence. »

Un modèle différent

KT9N2727Hans Zomer est ambitieux et réalise mieux que quiconque que le défi est de taille. « Nous disposons aujourd’hui de tous les moyens pour faire la différence, mais j’ai peur que la crise tue l’appétit de solidarité. Notre économie s’est emballée, mais nous cherchons la solution dans plus de croissance. Il doit tout de même exister un autre modèle de bonheur humain qui n’est pas centré sur l’aisance matérielle ? »

« Je suis intimement convaincu de la force des initiatives communautaires. Le modèle de campagne d’Obama était également basé sur cette idée. Grâce à la community mobilisation, son énorme réseau de bénévoles consacra du temps et de l’argent à écrire une nouvelle histoire. People power est une dynamique dans laquelle les ONG trouvent également leur origine et dans laquelle elles doivent chercher plus clairement leur inspiration. Les médias sociaux offrent un potentiel énorme. Ils peuvent responsabiliser les gens, donner une voix à ceux qui n’en ont pas. Car sur twitter, l’homme de la rue a autant à dire qu’une leader politique. Il suffit de songer au Printemps arabe. »

ONG 2.0

Hans Zomer aime l’évolution. Les inévitables mutations dans le paysage des ONG ne l’effraient pas non plus : « Je vois un grand défi dans le phénomène de ‘désin- termédiation’, qui rend superflu tout chainon intermédiaire. Aujourd’hui, le coopérant est le maillon entre le public et le ‘pauvre’. Il filtre les nouvelles au sujet du Sud et présente, avec l’argent du public, ses propres solutions. Mais de plus en plus souvent, le public et le ‘pauvre’ vont se rencontrer de personne à personne et échanger directement de l’aide. C’est déjà le cas aujourd’hui. Dans vingt ans, nous pouvons nous attendre à ce que le rôle des ONG soit fondamentalement redessiné : il ne s’agira plus de mettre en œuvre mais de sensibiliser. Ce n’est pas un drame, c’est un défi ! »

 

SYLVIE WALRAEVENS

Chaque expérience comme expatrié fut une leçon de vie, chaque rencontre marquante affina sa vision. Hans Zomer déborde de convictions, mais la trame de son histoire est limpide et mûrie. «La pauvreté est un choix politique. C’est nous, en tant que société, qui maintenons les gens dans la pauvreté, et non les catastrophes naturelles, la culture ou la religion.»

 

Témoignages

Helen Keogh, CEO de WorldVision Ireland, ex-présidente de Dóchas

« Hans est très motivé et concentré, mais en même temps tellement aimable qu’il obtient ce qu’il veut tout en gagnant la sympathie de son entourage. Avec la campagne ‘Make Poverty History’, il a interpellé non seulement les ONG mais aussi la société dans son ensemble. Il s’est battu pour le budget de développement de l’Irlande et l’a obtenu. Hans est très respecté et apprécié par tous ceux qui le côtoient. Il crée une synergie au sein du secteur et a contribué de manière incroyable à la professionnalisation de la coopération au développement, comme en témoignent le Code of Governance et le Code on Images qui, sous sa direction, sont maintenant devenus des acquis auprès des membres. »

Conall O’Caoimh, Directeur de Value Added In Africa

« Hans a d’abord amené la fédération des ONG irlandaises dans le 21ème siècle et maintenant, il hisse les ONG elles-mêmes à ce niveau. Son énergie incessante incite les ONG à se familiariser aux good practices, à présenter des résultats et à unir leur voix. Il n’a pas son pareil pour baliser une orientation pour le secteur. Il incite gentiment les ONG à s’améliorer continuellement et les encourage dans leurs innovations. »

Ingrid Srinath, ex-CEO de CIVICUS

« Hans combine intelligence, créativité, idéalisme, pragmatisme, pondération et humour dans un secteur où un tel équilibre est rare. Son énergie et son optimisme, à une époque où le cynisme s’empare trop facilement de nous, m’a fortement inspirée. C’est un grand ambassadeur pour l’Irlande et pour la société civile. »

Bio

1968

Né à Leiden, Pays-Bas

1992

Diplôme de relations internationales à l’Université d’Amsterdam

1992-93

Bénévolat pour un réseau d’ONG européen et étude pour un MEP amand (Bruxelles)

1992-98

Policy officer chez APODEV (coopération au développement protestante)

1997-98

Pakistan : consultant pour des ONG locales, coopé- rateur Unicef et ambassade des Pays-Bas

1998-01

Tchad: Country director pour une ONG allemande (droits de l’homme et gestion des conflits)

2001

Desk officer pour l’ONG irlandaise Concern

2002

CEO de la fédération des ONG irlandaises Dóchas