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Jaqueline Uwimana Le Dialogue sur le sentier de la paix

Jaqueline Uwimana

Le Dialogue sur le sentier de la paix

 Jacqueline Uwimana est une bâtisseuse. Son parcours atypique est marqué par son aspiration à se dévouer à la construction d’un monde meilleur. D’abord assistante sociale en milieu carcéral, elle s’est ensuite lancée dans l’éducation axée sur le développement communautaire. Quand le génocide a saccagé son pays, l’espoir de la réconciliation est devenu son moteur. Convaincue qu’elle pouvait agir à son échelle, elle a lancé une association et un programme pour pousser le Rwanda sur “le sentier de la paix”. Aujourd’hui, son message, qui place le dialogue au centre de la résolution des conflits – même (et surtout) tacites –, résonne au-delà des frontières de son pays, pour prendre des accents aussi actuels qu’universels.

Des mondes clivés

«Pendant le génocide, je me disais que si, un jour, on arrivait à bout de cette folie meurtrière, il fallait qu’un tel cataclysme ne se reproduise jamais. Mais le rétablissement de la paix n’allait pas être chose aisée. En réalité, la paix n’avait jamais été que feinte : elle signifiait plutôt absence de conflit ouvert entre deux communautés vivant côte à côte que cohabitation cordiale entre celles-ci. Aussi, je crois que le génocide puise sa source dans l’ignorance. Il n’y avait pas de dialogue entre les communautés. Chacune avait ses préjugés sur l’autre ; les camps étaient clivés. La réconciliation paraissait périlleuse. Mais j’étais convaincue que l’on pouvait rapprocher les communautés, faire en sorte que les gens s’entendent, se comprennent.

Je me suis alors engagée dans l’aide humanitaire, en travaillant pour Médecins du Monde. J’ai fait part à mes collègues de ma volonté de (re)tisser des liens entre les communautés. Ils m’ont envoyée faire une formation à Grenoble, auprès de l’association École de la paix qui avait développé de formidables instruments pour le dialogue et l’éducation à la paix. En 2000, quand je suis rentrée, armée de ces outils et de la conviction que je pouvais faire quelque chose à mon échelle, j’ai fondé avec quelques personnes l’association Umuseke, qui veut dire “aurore” et “espoir” en kinyarwanda.

On ne redresse l’arbre que quand il est jeune

Nous fondions nos espoirs de reconstruction et de réconciliation sur les jeunes générations, qui sont l’avenir de demain. Les jeunes sont très malléables, très influençables. Ils sont perméables à la transmission des préjugés et peuvent ainsi devenir des instruments de perpétuation des clivages. Mais leur perméabilité est à double tranchant. Comme le dit un proverbe rwandais, « Igiti kigororwa kikiri gito » : on ne redresse l’arbre que quand il est jeune.

Je voulais aiguiser l’esprit critique des jeunes et les amener à développer une approche de compréhension et d’écoute de l’autre. Aussi voulais-je les encourager à prendre la parole, à s’exprimer et à se positionner sur les problèmes de leur temps. Je voulais qu’ils deviennent des acteurs de la société et qu’ils contribuent à chercher des solutions aux conflits qui perturbaient leurs communautés. Avec la guerre, tout se perd, sauf l’éducation, sauf l’esprit. Je voulais éduquer les jeunes à la communauté des hommes et leur faire comprendre que celle-ci dépasse largement le cadre d’un pays. C’est ce qui nous unit, au-delà des frontières. C’est ce que j’appelle l’éducation à l’intégrité.

Des images pour amorcer des dialogues citoyens

Avec Umuseke, nous inculquons aux jeunes, dès l’enfance, la culture de la paix. Nous organisons des sessions de dialogue, principalement dans les écoles. Nous amorçons le dialogue autour d’images sur lesquelles chacun est amené à se prononcer. Ces illustrations reflètent des situations de la vie quotidienne ou des valeurs importantes pour le vivre ensemble. On parle, par exemple, de la discrimination, du phénomène de bouc émissaire, de la généralisation, des préjugés, de la rumeur, du soupçon. Nous encourageons chacun à exprimer son ressenti par rapport à ces situations et à partager ses expériences, parfois très personnelles.

Au début, c’était assez difficile, parce que le dialogue ne faisait pas partie des habitudes. Chacun se
retranchait dans son camp. Mais le travail avec les jeunes évolue vite. Ils n’ont pas connu le génocide. Ils sont moins sensibles à la question que leurs parents, même si des images et des préjugés leur ont été transmis. On remarque une volonté de la part des jeunes de dépasser ces préjugés. Un jour, l’un d’eux a parlé à son père, qui était radical et opposé aux Tutsis. Le père ne voulait rien entendre. Mais son fils l’a convaincu d’assister à l’une de nos séances. À la fin, il était vraiment touché. Quelque chose avait changé en lui. Il est allé s’excuser auprès de ceux qu’il avait blessés.

Des différences complémentaires

Le dialogue n’est pas toujours facile. Souvent, nous nous demandons si nous allons nous comprendre, si nous allons trouver des terrains d’entente. Les préjugés que nous avons sur l’autre accentuent les dif- férences et nous donnent l’impression que nous n’avons rien en commun, que nos divergences sont inconciliables. Mais lorsque les voix se font entendre, un écho résonne en nous et nous nous rendons compte que ce qui nous rapproche représente plus que ce qui nous éloigne, que ce que nous avons en commun dépasse nos différences, et que si nous avons, malgré tout, encore des différences, elles peuvent être complémentaires. Nous pouvons nous compléter par nos différences. Nous devons nous rendre compte que nos différences constituent notre force.

Un dialogue franc: la clé d’une relation authentique

Il reste une chose essentielle pour donner corps au dialogue et pour que celui-ci remplisse son rôle de pacificateur : la franchise. La paix ne peut surgir que de relations authentiques, où chacun est ce qu’il est, dit ce qu’il pense, sans se conformer à ce que l’on attend de lui, sans se demander si ce qu’il dit ou ce qu’il est correspond à ce que les autres s’imaginent de lui. Ce n’est que dans l’authenticité que l’on parvient à discuter ensemble du bien commun. Celle-ci requiert aussi que l’écoute de l’autre soit véritable : nous ne devons pas entendre ce que nous nous attendons à entendre. Il faut partir d’une page blanche et absorber ce que l’autre nous raconte. Ce n’est que dans cette interaction réciproque que l’on peut construire des choses ensemble. Un tel dialogue, paré de ces vertus, permet de découvrir les autres autrement et de se redécouvrir soi-même.

 

 JACQUELINE UWIMANA, PROPOS RECUEILLIS PAR CÉLINE PRÉAUX

Le projet

 

 

Umuseke Rwanda a remporté le prix Harubuntu des porteurs d’espoirs et des créateurs de richesses dans la catégorie société civile en 2009. L’association se donne pour mission de « promouvoir une culture de paix dès le plus jeune âge ». À cette fin, elle a développé le programme Le sentier de la paix, qui met à la disposition des écoles des outils d’éducation à la paix et au dialogue. Concrètement, elle organise des cessions de dialogue dans les écoles, permettant aux élèves de suivre le programme sur une année, à raison d’un rythme régulier d’une heure par semaine. Umuseke forme aussi chaque année une trentaine d’enseignant qui sont ensuite habilités à transmettre la formation aux élèves. Par an, entre 4 500 et 5 000 enfants sont formés par l’association.

Site web: http://umusekerwanda.org/